L’invitation au voyage

Plus on essaie de d’introduire à la philosophie en définissant, le plus précisément possible, la discipline en elle-même, et moins on y introduit véritablement. On peut, certes, proposer une définition scolaire de la démarche, en préciser grosso modo les objets d’étude, en répertorier les figures au programme, en circonscrire l’apparition, en pronostiquer l’éventuelle disparition (tout en la cachant aux élèves, afin de conserver une confiance qui, pour le coup, est mal placée), en somme, la délimiter, puisque c’est là le travail de toute définition. Pourtant, plus on perfectionne cette présentation de la philosophie officielle, et plus on s’éloigne de la philosophie véritable.
Inconfortable pour les élèves, particulièrement pour les sections littéraires qui misent là beaucoup dans une certaine incertitude, cette impossibilité d’une présentation exhaustive de la discipline tient à ce qu’elle n’est jamais achevée, pas plus en tant que discipline globale qu’au sein de chaque individu. A la différence des domaines où il s’agit d’un patient apprentissage de connaissances, la philosophie se définit par l’action qu’elle mène, plutôt que par ses contenus. On pourrait alors la considérer comme un apprentissage de techniques. Mais là aussi, elle échappe à cette catégorie, dans la mesure où la philosophie ne cesse de penser ses propres méthodes, de les remettre en question pour en forger de nouvelles. Dès lors, soit on abandonne un objet si insaisissable qu’il n’en est presque plus un objet (comme une ombre), soit on accepte le fait qu’il ne se présente pas comme un élément solide, qu’on pourrait manipuler avec la plus grande maîtrise possible et on se fait à son caractère fluide, acceptant que la philosophie, telle l’eau dans le tonneau des Danaïdes, échappe à toute saisie, et coule entre nos mains comme du sable. Présente et absente en même temps. La philosophie est ainsi moins un objet qu’une tension, moins une possession que quelque chose qui, en permanence, fuit, moins une position qu’un mouvement permanent. Dès lors, la seule attitude conforme à ce qu’est la philosophie, pour celui qui veut la pratiquer, c’est le mouvement.
Rien de nouveau, à vrai dire : tout processus d’apprentissage réclame cette mise en mouvement : accueillir de nouvelles connaissances, c’est bouleverser l’ordre des connaissances déjà acquises, aussi inconfortable que cela puisse, parfois, être. Tout enseignement met l’élève en mouvement. Et cela ne peut se faire qu’avec sa complicité, c’est à dire avec sa confiance, condition d’autant plus nécessaire qu’il s’agit, précisément, de perdre en assurance, de se déplacer.

Ainsi, pour introduire en philosophie, deux méthodes s’opposent. L’une satisfait au premier abord les élèves, mais en fait, en leur donnant l’impression de leur mettre entre les mains une matière immédiatement maîtrisable sous la forme de connaissances, elle les perd. L’autre semble les perdre, et les inquiète, alors qu’elle est plus fidèle à l’esprit de la philosophie. Les manuels, parce qu’ils visent le plus souvent la stricte efficacité lors des examens, choisissent, par nécessité, la première option. En cours, c’est aussi celle qu’on met en oeuvre, avec les réserves d’usage. Mais sur un support alternatif, tourné vers des élèves, mais offrant une perspective différente, et un cheminement plus individuel, on peut, aussi, tenter l’approche par la face Nord, celle sur laquelle souffle un blizzard permanent, qui trouble la vue et fait se déplacer les repères, la face dénuée de tout téléphérique, celle qui n’est pas équipée (moins confortable, a priori, mais on doit reconnaître que les ascensions en téléphérique n’offrent qu’un déplacement apparent : on n’a, soi même, pas bougé d’un pouce, gardant les pieds sur un plancher identique, et visitant en touriste des hauteurs dont on n’a, en fait, rien saisi, puisqu’elles nous sont vendues).
Les livres sont nos guides de haute montagne pour ces territoires escarpés. Parmi eux, certains décrivent, précisément, cet arrachement au plancher des vaches que constitue l’apprentissage, de manière générale, et la philosophie en particulier. L’un de ces guides, Michel Serres, a même pour ainsi dire consacré un livre entier à cette mise en mouvement, à ses conditions et aux perspectives qu’elle ouvre. Le Tiers-instruit prend pour départ l’origine de l’enfant, lui-même, comme tierce personne vis à vis du couple que forment ses parents. Mais il montre que cette hybridation, ce métissage est le principe constant de son évolution, à tel point que, s’il n’était ni proposé, ni accepté, on empêcherait la croissance de celui qui, alors, s’arrêterait, comme si on fauchait une plante en pleine croissance. Enraciné dans son quant à soi, il demeurerait identique à lui même, incapable de recevoir, et donc de transmettre un quelconque mouvement. Mais avant de proposer ici ses propres mots, une petite précision, pour mieux en saisir le sens : Michel Serres est né gaucher. Il fut éduqué à une époque où on contrariait cette orientation naturelle en rééduquant la latéralisation, obligeant les gauchers à écrire de la main droite. Michel Serres considère que c’est là le premier mouvement qui l’a arraché à ses propres déterminations, et l’a mis, véritablement, en mouvement. Il ne fait donc pas partie de ceux qui pensent qu’il faudrait laisser aller les gauchers vers leur inclination spontanée, puisque les contraindre à devenir droitiers, c’est les faire devenir multiples, les enrichir. C’est sur ce souvenir, et sur cette dynamique que se construit ce qui suit :

« Nul ne sait nager avant d’avoir traversé, seul, un fleuve large et impétueux ou un détroit, un bras de mer agités. Il n’y a que du sol dans une piscine, territoire pour piétons en foule.
Partez, plongez. Après avoir laissé le rivage, vous demeurez quelque temps beaucoup plus près de lui que de l’autre, en face, au moins assez pour que le corps s’adonne au calcul et se dise silencieusement qu’il peut toujours revenir. Jusqu’à un certain seuil, vous gardez cette sécurité : autant dire que vous n’avez rien quitté. De l’autre côté de l’aventure, le pied espère en l’approche, dès qu’il a franchi un second seuil : vous vous trouvez assez voisin de la berge pour vous dire arrivé. Rive droite ou côté gauche, qu’importe dans les deux cas : terre ou sol. Vous ne nagez pas, vous attendez de marcher, comme quelqu’un qui saute décolle et se reçoit, mais ne demeure pas dans le vol.
Au contraire, le nageur sait qu’un second fleuve coule dans celui que tout le monde voit, entre les deux seuils, après ou avant lesquels toutes les sécurités ont disparu : là, il laisse toute référence.

Sens

Le passage a lieu au milieu. Quelques sens que la nage décide, le sol gît à des dizaines ou centaines de mètres sous le ventre ou des kilomètres derrière et devant. Voici le voyageur seul. Il faut traverser pour apprendre la solitude. Elle se reconnaît à l’évanouissement des références.
Dans un premier temps, le corps relativise le sens : qu’importe gauche ou droite pourvu que je tienne à la terre, dit-il. Mais au milieu du passage, même le sol manque, finies les appartenances. Alors le corps vole et oublie le solide, non point en attendant les retrouvailles stables, mais comme s’il s’installait pour toujours sans son étrangère vie : bras et jambes entrent dans la faible et fluide portance, la peau s’adapte à l’environnement turbulent, le vertige de la tête s’arrête parce qu’elle ne peut plus compter sur d’autre support que le sien ; sous peine de noyade, elle entre en confiance dans la brasse lente.
silentsweetdeathL’observateur extérieur croit volontiers que celui qui change passe d’une appartenance à l’autre : debout à Calais comme il l’était à Douvres, comme s’il suffisait de prendre un second passeport. Non. Cela ne se vérifierait que si le milieu se réduisait à un point sans dimension, comme dans le cas du saut. Le corps qui traverse apprend certes un second monde, celui vers lequel il se dirige, où l’on parle une autre langue, mais il s’initie surtout à un troisième, par où il transite.
Il ne marchera plus ni ne se redressera comme lorsqu’il ne savait que la station ou la marche : bipède avant cet évènement, le voici chair et poisson. Il n’a pas seulement changé de berge, de langage, de moeurs, de genre, d’espèce, mais il a connu la trait d’union : homme-grenouille. Le premier animal jouit d’une appartenance, la deuxième bête aussi, mais l’étrange vivant qui entra un jour dans ce fleuve blanc qui coule dans le fleuve visible et qui dut s’adapter sous peine de mort à ses eaux extravagantes laissa toute appartenance.
Par cette nouvelle naissance, le voici vraiment exilé. Privé de maison. Feu sans lieu. Intermédiaire. Ange. Messager. Tiret. A jamais en dehors de toute communauté, mais un peu et très légèrement dans toutes. Arlequin, déjà.
(…)

Apprentissage

En traversant la rivière, en se livrant tout nu à l’appartenance du rivage d’en face, il vient d’apprendre une tierce chose. L’autre côté, de nouvelles moeurs, une langue étrangère, certes. Mais par-dessus tout, il vient d’apprendre l’apprentissage en ce milieu blanc qui n’a pas de sens pour les rencontrer tous. A l’apex du crâne, en tourbillon, se visse l’épi de la crinière, lieu-milieu où s’intègrent toutes les directions.
Universel veut dire : ce qui, unique, verse pourtant dans tous les sens. L’infini entre dans le corps de qui, longuement, traverse une rivière assez dangereuse et large pour connaître ces parages hauturiers où, quelque direction qu’on adopte ou décide, la référence gît indifféremment loin. Dès lors, le solitaire, errant sans appartenance, peut tout recevoir et tout intégrer : tous les sens se valent. A t-il traversé la totalité du concret pour entrer en abstraction ?

Les instituteurs se doutent-ils qu’ils n’ont enseigné, dans un sens plein, que ceux qu’ils ont contrariés, mieux, complétés, ceux qu’ils ont fait traverser ?
Certes, je n’ai rien appris que je ne sois parti, ni enseigné autrui sans l’inviter à quitter son nid.
Partir exige un déchirement qui arrache une part du corps à la part qui demeure adhérente à la rive de naissance, au voisinage de la parentèle, à la maison et au village des usagers, à la culture de la langue et à la raideur des habitudes. Qui ne bouge n’apprend rien. Oui, pars, divise-toi en parts. Tes pareils risquent de te condamner comme un frère séparé. Tu étais unique et référé, tu vas devenir plusieurs et parfois incohérent, comme l’univers, qui, au début, éclata, dit-on, à grand bruit. Pars, et alors tout commence, au moins ton explosion en mondes à part. Tout commence par ce rien.
Aucun apprentissage n’évite le voyage. Sous la conduite d’un guide, l’éducation pousse à l’extérieur. Pars, sors. Sors du ventre de ta mère, du berceau, de l’ombre portée par la maison du père et des paysages juvéniles. Au vent, à la pluie : dehors manquent les abris. Tes idées initiales ne répètent que des mots anciens. Jeune : vieux perroquet. Le voyage des enfants, voilà le sens du mot grec pédagogie. Apprendre lance l’errance.

Eclater en morceaux pour se lancer sur un chemin à l’issue incertaine demande un tel héroïsme que l’enfance surtout en est capable et qu’il faut, de plus, la séduire pour l’y engager. Séduire : conduire ailleurs. Bifurquer de la direction dite naturelle. Aucun geste de la main qui tient une raquette ne poursuit une attitude que le corps prendrait spontanément, nul mot anglais n’émane d’une forme qu’une bouche française esquisserait à l’aise, des yeux grands ouverts ne suit aucune idée de la géométrie, ni le vent ni les oiseaux ne nous enseignent la musique… reste à prendre le corps, la langue ou l’âme à rebrousse-pli. Bifurquer, obligatoirement, cela veut dire s’engager sur un chemin de traverse qui conduit en un lieu ignoré. Surtout, ne jamais prendre la route à l’aise, traverser plutôt la rivière à la nage.

Partir. Sortir. Se laisser un jour séduire. Devenir plusieurs, braver l’extérieur, bifurquer ailleurs. Voici les trois premières étrangetés, les trois variétés d’altérité, les trois premières façons de s’exposer. Car il n’y a pas d’apprentissage sans exposition, souvent dangereuse, à l’autre. Je ne saurai jamais plus qui je suis, d’où je viens, où je vais, par où passer. Je m’expose à autrui, aux étrangetés.

Par où, voici la quatrième question, posée à nouveaux frais. Le guide temporaire, l’instituteur connaissent le lieu où ils emmènent l’initié, qui l’ignore maintenant et, en son temps, le découvrira. Cet espace existe, terre, ville, langue, geste ou théorème. Le voyage y va. Mais la course suit des courbes de niveau, selon son allure ou un profil qui dépendent à la fois des jambes du coureur et du terrain qu’il traverse, pierrier, désert ou mer, marais ou paroi. Il ne se hâte pas, d’abord, au but, vers la cible, tendu en direction de sa finalité. Non, le jeu de pédagogie ne se joue point à deux, voyageur et destination, mais à trois. La tierce place intervient, là, en tant que seuil du passage. Or cette porte, ni l’élève ni l’initiateur n’en savent le plus souvent la place ni l’usage.

Un jour, à quelque moment, chacun passe par le milieu de ce fleuve blanc, état étrange du changement de phase, qu’on peut nommer sensibilité, mot qui signifie la possibilité ou la capacité en tous sens. Sensible, par exemple, la balance quand elle branle vers le haut et vers le bas tout à la fois, vibrant, au beau milieu, dans les deux sens ; sensible aussi l’enfant qui va marcher, quand il se lance dans un déséquilibre rééquilibré ; observez-le encore, lorsqu’il plonge dans la parole, la lecture ou l’écriture, débarbouillé, embarbouillé dans le sens et le non-sens. Combien hypersensibles fûmes-nous, gourmés, jetant la gourme, au moment de franchir tous les seuils de la jeunesse. Cet état vibre comme une instabilité, une métastabilité, comme un tiers non exclu entre l’équilibre et le déséquilibre, entre l’être et le néant. La sensibilité hante un lieu central et périphérique : en forme d’étoile. »

Michel Serres – Le Tiers-instruit; P. 24 sq

Qu’ajouter ?

Qu’il est peut être l’heure de prendre la route ?

2 commentaires On L’invitation au voyage

  • Je pensais justement à mon année de terminale et à mes cours de philosophie en regardant une émission consacré à ce sujet, l’enseignement de la philosophie, Carole Diamant y parlait entre autre de Jankélévich. Et voilà qu’en entrant ici, on m’invite à vite sortir ! Je pense avoir nagé un beau bras de mer l’année dernière et avoir atteint un premier rivage avant de repartir une nouvelle fois l’été prochain.J’espère sincèrement que vos élèves vous font autant voyager que vous ne l’espérez et que comme moi ils apprendront à ne pas se noyer là où on a trop pied.

  • Heureux que les cours de philosophie aient été poursuivis par la pratique assidue de la natation ! J’avais pensé illustrer cet article des images saisissantes du jeune héros de Welcome traversant la Manche à la nage, au beau milieu des pétroliers. Je n’ai pas encore eu le temps de les extraire du film. Nul doute que pour ta part, maintenant, tu es amplement apte à effectuer de plus amples traversées !

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