Poker face

Je tombe tout à fait par hasard (« tout à fait », pas tout à fait à vrai dire, dans la mesure où les recherches sur le net ont ceci de particulier qu’elles ratissent large, si elles sont bien menées, et qu’elles permettent de retenir, dans le tamis des mots clé, si on les calibre bien, quelques matériaux précieux qui enrichiront la réflexion sans qu’on les ait convoqués), je tombe sur un court texte de Guy Debord, qui sous couvert de parler de ce sport à la mode qu’est le poker (sport, car il met en jeu l’être tout entier, corps et âme), me semble être une entrée parfaite chez Machiavel. Je n’avais jamais fait la liaison entre l’auteur du Prince et ce jeu par définition tactique, manque d’intelligence que le surf électronique vient heureusement combler.

Le problème, avec Machiavel, c’est évidemment que l’adjectif qu’on a tiré de son nom a remplacé pour le plus grand nombre le penseur lui même. Et il en va pour lui comme de tous ceux dont le nom est plus connu que les écrits : la déformation est telle qu’on ne les reconnaît plus. Dans le cas de Machiavel, c’est d’autant plus contrariant qu’on est capable de condamner à l’avance toute pensée politique qui se réclamerait du machiavélisme sous prétexte que tout homme politique qui revendiquerait une telle parenté serait perçu comme un pervers, un cynique (là aussi, dans le sens déformé que le sens commun donne à ce terme), le sourire en coin, prêt à tout pour satisfaire ses plus violents instincts.

Autant dire que si telle était la pensée de Machiavel, il n’aurait pas fait long feu dans la mémoire collective (on a dans le magasin de l’Histoire suffisamment de sanguinaire qui sont passés à l’acte pour s’adresser directement à leurs biographes, si on veut maintenir le souvenir des abus dont peuvent faire preuve des gouvernants), et sans faire preuve d’une confiance aveugle dans les concepteurs des programmes scolaires, on peut se douter que si Machiavel correspondait vraiment à l’image qu’on s’en fait sans le connaître, il ne serait tout simplement pas au programme.

C’est que ce qui importe, chez Machiavel, ce n’est pas de donner libre cours à de quelconques pulsions de destruction, ni même de parvenir coûte que coûte à des fins pensées à l’avance comme un idéal devant être atteint, quels que soient les moyens à mettre en oeuvre, toujours justifiés par les fins poursuivies. Il s’agit, plutôt, d’accorder en permanence l’action à la situation, de ne pas se laisser guider par des idéaux inscrits dans ce que d’autres appelleraient « le ciel numineux des valeurs », mais de connaître, de manière rationnelle, scientifique, les conditions dans lesquelles l’action politique peut être menée pour adapter celle ci à la « fortune », car ce qui commande, c’est la possibilité d’agir, et de réussir, en échappant à tout ce qui relève de conceptions imaginaires du réel. On précisera d’ailleurs, saisissant cette occasion, que la pensée de Machiavel tire les conséquences de sa séparation d’avec la pensée religieuse : prélude aux conceptions laïques de la politique, elle demande que la morale soit incarnée par l’action, et ne dégouline pas du ciel, commandant depuis une source transcendante les faits et gestes humains (la référence à Sartre n’est donc pas complètement gratuite). C’est pour cela que Machiavel, avant d’être un théoricien du pouvoir politique, est avant tout historien du fait politique : c’est que ce qui compte, c’est le réel, et le réel de la politique, ce ne sont pas les valeurs, mais l’action, les faits et gestes, et leurs effets. Cela ne signifie pas que le politique ne se soucie pas de morale. Au contraire, il s’agit de faire le bien, mais de juger de la morale de l’action sur ses effets, en somme, bel et bien faire le bien plutôt qu’agir bien. C’est ainsi que le réalisme se trouve au coeur de la théorie politique, quand dans le livre 15 du Prince, il en appelle à délaisser l’imagination pour lui préférer les choses effectives. En somme, il applique à sa propre recherche intellectuelle les préceptes qu’il enseigne à Laurent de Médicis :

« Il reste à examiner comment un prince doit en user et se conduire, soit envers ses sujets, soit envers ses amis. Tant d’écrivains en ont parlé, que peut-être on me taxera de présomption si j’en parle encore ; d’autant plus qu’en traitant cette matière je vais m’écarter de la route commune. Mais, dans le dessein que j’ai d’écrire des choses utiles pour celui qui me lira, il m’a paru qu’il valait mieux m’arrêter à la réalité des choses que de me livrer à de vaines spéculations.

Bien des gens ont imaginé des républiques et des principautés telles qu’on n’en a jamais vu ni connu. Mais à quoi servent ces imaginations? Il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre, qu’en n’étudiant que cette dernière on apprend plutôt à se ruiner qu’à se conserver; et celui qui veut en tout et partout se montrer homme de bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants.

Il faut donc qu’un prince qui veut se maintenir apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité.

Laissant, par conséquent, tout ce qu’on a pu imaginer touchant les devoirs des princes, et m’en tenant à la réalité, je dis qu’on attribue à tous les hommes, quand on en parle, et surtout aux princes, qui sont plus en vue, quelqu’une des qualités sui­van­tes, qu’on cite comme un trait caractéristique, et pour laquelle on les loue ou on les blâme. Ainsi l’un est réputé généreux et un autre misérable (je me sers ici d’une expression toscane, car, dans notre langue, l’avare est celui qui est avide et enclin à la rapine, et nous appelons misérable (misero) celui qui s’abstient trop d’user de son bien; l’un est bienfaisant, et un autre avide ; l’un cruel, et un autre compatissant; l’un sans foi, et un autre fidèle à sa parole ; l’un efféminé et craintif, et un autre ferme et courageux; l’un débonnaire, et un autre orgueilleux ; l’un dissolu, et un autre chaste ; l’un franc, et un autre rusé ; l’un dur,. et un autre facile; l’un grave, et un autre léger; l’un religieux, et un autre incrédule, etc.

Il serait très beau, sans doute, et chacun en conviendra, que toutes les bonnes qualités que je viens d’énoncer se trouvassent réunies dans un prince. Mais, comme cela n’est guère possible, et que la condition humaine ne le comporte point, il faut qu’il ait au moins la prudence de fuir ces vices honteux qui lui feraient perdre ses ]États. Quant aux autres vices, je lui conseille de s’en préserver, s’il le peut; mais s’il ne le peut pas, il n’y aura pas un grand inconvénient à ce qu’il s’y laisse aller avec moins de retenue ; il ne doit pas même craindre d’encourir l’imputation de certains défauts sans lesquels il lui serait difficile de se maintenir ; car, à bien examiner les choses, on trouve que, comme il y a certaines qualités qui semblent être des vertus et qui feraient la ruine du prince, de même il en est d’autres qui paraissent être des vices, et dont peuvent résulter néanmoins sa conservation et son bien-être. »

Machiavel, Le Prince, Livre 15

Le poker croise les mêmes enjeux. La mode actuelle de ce jeu se focalise énormément sur le rôle du bluff comme arme ultime de la victoire. Mais le bluff est précisément l’élément imaginaire du poker, ce qui dans le jeu relève d’une représentation dont on ne peut savoir si elle est, ou pas, conforme au réel. C’est à une brève leçon de tactique réaliste que convie ici Guy Debord, en reléguant le bluff en arrière fond inefficace de la stratégie de jeu. Mais on connait Debord, c’est évidemment une leçon politique qu’il donne ici. A plus forte raison, quand la politique a elle même adopté les stratégies ludiques de la dématérialisation, quand elle a fait sienne, en particulier, la théorie des jeux, se livrant au hasard au lieu de profiter de manière maîtrisée de ce que Machiavel désigne comme la « fortune », elle n’est pas critiquable sur la base d’une éventuelle immoralité, mais pour la simple raison qu’elle perd ce qui, précisément compte politiquement : la maîtrise du réel. Or c’est justement à une reprise en main du réel que s’atèle le situationnisme dont Debord est le fer de lance, mais en tenant compte de la forme réelle du monde sur lequel il s’agit d’intervenir, c’est à dire un monde considéré comme inversé, considérant comme réel ce qui ne l’est pas, et irréel ce qui est. Après tout, un monde qui a entériné le passage de l’économie à la finance mise son développement sur la virtualité davantage que sur la réalisation. Il commande donc de spéculer sur l’action sans jamais passer à l’acte, ne considérant la matière que comme porteuse d’un potentiel économique sur lequel on peut spéculer, comme sur n’importe quoi d’autre, y compris à la baisse. Dans ce court traité du poker, il ne s’agit pas de condamner moralement ces processus; après tout, c’est ainsi. En revanche, Debord montre ici, même si c’est de manière détournée (mais le détournement est la prise fondamentale pratiquée par les combattants situationnistes) que le renversement du réel et la préférence pour l’imagination ne constituent une stratégie gagnante qu’à court terme, et qu’elle constitue dès lors une erreur tactique. En cela, on peut voir chez Debord un digne disciple de Machiavel.

« Notes sur le poker

1

Le bluff est le centre de ce jeu. Il le domine, du seul fait qu’il est permis ; mais s’il domine, c’est seulement pour son ombre de personnage absent. Sa réelle intervention doit être tenue pour négligeable.

2

Le secret de la maîtrise du poker, c’est de se conduire d’abord, et autant que possible, sur les forces réelles que l’on se trouve avoir. Il ne faut certainement rien suivre très loin avec des forces médiocres. Il faut savoir employer à fond le kaïros de la force au juste moment. Il est facile de ne perdre que peu, si l’on garde toujours dominante la pensée que l’unité n’est jamais le coup, mais la partie. Il est plus difficile de gagner beaucoup au juste moment ; et c’est le secret des bons joueurs. C’est là que s’établit leur différence permanente.

3

Le mauvais joueur voit partout le bluff, et en tient compte. Le bon joueur le considère comme négligeable et suit d’abord la connaissance qu’il a de ses moyens dans chaque instant.

4

Celui qui a compris cette existence en fait purement théorique du bluff, gagnera en se guidant sur ses cartes ; et les réactions connues des adversaires. Si l’autre veut bluffer, je n’ai rien à en savoir ; et lui croira souvent au contraire que je bluffe, comme il voudra, selon ses propres rêves.

5

Le rôle de la tricherie est pratiquement nul entre ceux qui s’affrontent au poker. Un bon joueur le sentira musicalement à la première étrangeté ; sera sûr à la deuxième ; par exemple, pour moi, ne pas gagner vite était déjà une étrangeté. De la même façon, et à l’inverse, dans la vie, si j’avais «gagné vite» où que ce soit, j’aurais immédiatement su que c’était, du fait même, un dangereux signal d’alarme. Je m’en suis facilement tenu à distance, toujours. Elle ne peut être démontrée. Donc, il ne faut pas en parler ; il suffit de s’en éloigner systématiquement : je veux dire de cet environnement arrangé. C’est l’équivalent de ce que Sun Tsé appelait à la guerre des lieux gâtés ou détruits. («Si vous êtes dans des lieux gâtés ou détruits, n’allez pas plus avant, retournez sur vos pas, fuyez le plus promptement qu’il vous sera possible.»)

6

La vérité «la plus vraie» du poker, c’est que certains joueurs sont essentiellement toujours meilleurs que d’autres ; et c’est aussi la moins reconnue.

7

Ces notes ne permettront sûrement pas à n’importe qui de gagner au poker ; parce que n’importe qui ne peut pas les comprendre (et c’est pour cette raison, surtout, que les disciples de Clausewitz ont fait gagner très peu de batailles). Enfin, le poker aussi rencontre, quoique très partiellement, un rôle du hasard. »

Notes inédites de Guy Debord
écrites le 29 octobre 1990 à l’intention d’Alice.

On signalera que dans une littérature récente, Michel Terestchenko, dans son ouvrage consacré à la critique du recours à la torture et de sa promotion, Du bon Usage de la Torture, ou comment les démocraties justifient l’injustifiable (2008), on utilise l’esprit machiavélien pour contrer l’esprit machiavélique : s’appuyant sur une analyse des effets de discours de la série 24 h chrono, il parvient à montrer que le réalisme de Machiavel convierait à s’interdire de recourir à la torture, non pas parce que le procédé serait, en soi, immoral, mais bel et bien parce qu’il serait tout simplement inefficace. L’argument pourrait paraître faible, mais il devient intéressant lorsque Terestchenko montre que derrière le dispositif récurent, dans la série, de la bombe à retardement qui légitime pour son héros le recours à la violence, se trouve en fait une tromperie de l’imagination, puisque de telles situations de bombes dont on connaîtrait à l’avance l’explosion future n’ont pas lieu dans le réel. Elles sont utopiques. Ainsi, l’auteur parvient à montrer qu’un certain machiavélisme politique actuel s’appuie sur une trahison en profondeur de Machiavel lui même, puisqu’il fonde l’action politique sur l’imagination, là où lui commande de la fonder sur une connaissance fine du réel, saisissant au vol l’occasion, ce que les grecs appelaient Kaïros, pour mieux le maîtriser, ce qui ne consiste jamais à le fantasmer.

On pourrait rétorquer qu’après tout, le recours à l’imagination est une méthode politique comme une autre, et que le gouvernant aurait bien tord de se priver d’user de cet artifice, s’il lui permet de parvenir à ses fins. Cependant, on objectera à cela deux éléments : tout d’abord, on peut craindre que de tels récits trompent le prince tout autant que son peuple : quand Jack Bauer devient un élément d’argumentation au beau milieu d’un colloque de juristes, dans la bouche même d’Antonin Scalia, juge de la Cour suprême des Etats-Unis, et que ce héros de fiction est considéré comme fondateur d’une jurisprudence (l’anecdote est citée par Christian Salmon dans son intéressant ouvrage Storytelling. La Machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits(2007)), ce n’est plus le peuple qu’il s’agit de tromper, ce qui pourrait à la limite se justifier, mais c’est le Prince qui se trompe lui-même en sombrant dans le fantasme. Et en terme machiavélien, pour le gouvernant, c’est la faute suprême. D’autre part, il est sans doute utile de rappeler le caractère ambivalent de l’oeuvre de Machiavel : Le Prince est adressé à Laurent de Medicis. En ce sens, on peut le lire comme un traité de maîtrise du peuple, justifiant parfois qu’on le maltraite si c’est utile. Mais c’est aussi un livre que n’importe qui peut lire. Il fait partie de ces textes qui sont accessibles, diffusés et lisibles par tout citoyen qui se donne la peine de les lire. Tout citoyen peut, dès lors, saisir en quoi la maîtrise du réel implique une connaissance lucide des « choses effectives ». On le sait, Le Prince est dès lors tout autant un manuel de sujétion du peuple qu’un outil de libération pour tout peuple qui en connaît les préceptes. Si c’est un détournement, il est typique de ces méthodes soucieuses de l’effectivité des choses dont fit preuve le situationnisme.

Et pour un peuple averti comme pour un joueur de poker expérimenté, le bluff n’a plus prise, seul le réel compte.

Lectures complémentaires :
Machiavel, Le Prince, en particulier le chapitre 25, si on n’a pas le temps de lire l’ouvrage intégralement, parce qu’on trouve, dans ce chapitre, une description du rapport que le gouvernant doit entretenir avec le réel.
Michel Terestchenko, Du bon Usage de la Torture, ou comment les démocraties justifient l’injustifiable (2008)

Et en supplément, une émission de France Culture, Une vie une oeuvre, consacrée à Machiavel, diffusée le 10 Avril 2008. Les sources de l’émission peuvent être trouvées en cliquant ici-même. La bibliographie proposée est tout à fait passionnante. Pour accéder directement à l’émission pour l’écouter à loisir, c’est par ici : http://medias.harrystaut.fr/uneVieuneOeuvreMachiavel.mp3 (clic droit, enregistrer la cible sous)

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