Forclusion

« Il est impossible de surestimer l’impact de la science fiction
sur la culture contemporaine, une culture qui se perçoit
comme étant elle-même de la science-fiction
 »
Scott Bukatman,
Terminal identity. The Virtual Subject in Postmodern Science Fiction, 1993, p. 6

 » La plupart des mortels, Paulinus, se plaignent de l’injuste rigueur de la nature, de ce que nous naissons pour une vie si courte, de ce que la mesure du temps qui nous est donnée fuit avec tant de vitesse, tant de rapidité qu’à l’exception d’un très petit nombre, la vie délaisse le reste des hommes, au moment même où ils s’apprêtaient à vivre. »

Ainsi commence le De Vita brevis, le traité que Sénèque consacre à la brièveté supposée de la vie. Ainsi commence, en fait, tout questionnement philosophique, si on veut bien suivre cette idée, déjà croisée chez Camus et Pascal, que seule notre finitude doit vraiment nous importer, le reste n’étant que sujet de divertissement auquel on s’attacherait, précisément, pour éviter de devoir se confronter à la seule question qui vaille : celle de l’impact que doit avoir sur notre vie la conscience de notre mort prochaine.

Si on aborde aujourd’hui la philosophie de manière plus distanciée, dédaignant même parfois ces questionnements trop existentiels, il faut avoir en tête que ce sont là des inquiétudes qui motivèrent l’enfance de la philosophie, tout comme elles sont en germe dans l’enfance de tout homme, d’ailleurs.

Confronter l’homme avec sa fin prochaine, c’est immédiatement retourner la perspective vers laquelle il est tourné, comme si l’essentiel de sa vie était derrière lui, et non plus devant, comme si soudainement, c’était à l’aune de ce qui a déjà été vécu qu’il fallait juger cette existence, et non plus sur la base de ce qu’on peut encore espérer de ce qu’il y a encore à vivre. C’est que du passé et de l’avenir le second est le plus incertain, et au moment de reprendre conscience de notre manque d’éternité, on semble considérer l’existence en usant du dicton « un ‘tiens’ vaut mieux que deux ‘tu l’auras’ ».

Dès lors, imagine l’existence plus courte qu’elle ne devrait l’être, c’est une manière non pas de l’abréger par dépit, mais au contraire de reprendre le contrôle sur la fuite du temps, de telle sorte que, finalement, on réalise que ce n’est pas la vie qui est trop courte, mais l’usage que nous avons du temps qui est inutilement dépensier. Tel est le point de départ de Sénèque dans son traité : « Nous n’avons pas reçu une vie courte, c’est nous qui l’avons rendue telle : nous ne sommes pas indigents, mais prodigues. D’immenses, de royales richesses, échues à un maître vicieux, sont dissipées en un instant, tandis qu’une fortune modique, confiée à un gardien économe, s’accroît par l’usage qu’il en fait : ainsi notre vie a beaucoup d’étendue pour qui sait en disposer sagement. »

Ce pourraient être, mot pour mot, les termes de la méditation finale du film Never let me go. Son encore jeune héroïne, Kathy, ayant déjà éprouvé cette mort des autres, qui est pire que notre propre disparition, cette mort que même les conseils épicuriens ne peuvent rendre moins douloureuse, puisqu’on demeure là à devoir la vivre, inscrite pour de bon dans notre expérience la plus présente, Kathy, donc, se retrouve là où elle a pris l’habitude de se réfugier, là où elle recolle les morceaux, si on veut, récupérant tant bien que mal les éléments épars de sa propre vie. Un arbre au bord d’une route isolée, loin de tout semble t-il, le long d’une clôture en barbelés sur laquelle viennent s’accrocher les déchets de la vie alentour, jetés là par le vent. Devant cette frontière infranchissable, au-delà de laquelle tout ce qui ne s’accroche pas est perdu à jamais, elle constate qu’au point où elle en est, aussi près qu’on puisse être de cette limite, elle ne peut regarder qu’en arrière. Mais comme, finalement, elle a très tôt eu le sentiment de vivre au bord de ce précipice, dans la pleine conscience de cette brièveté, comme en sursis, elle sait qu’elle n’a jamais vraiment regardé loin devant, qu’elle n’a jamais fait de plans sur la comète, développant plutôt, dans sa vie artificiellement progériaque, une sorte de marche à reculons dans laquelle il s’agirait de ne laisser filer que ce qui ne peut décidément pas être retenu, et d’accompagner ce dont, nécessairement, on sera séparé. Peu à peu elle aura lâché prise sur tout ce qui était destiné à passer, y compris elle-même.

De ce film, on retiendrait volontiers que Carey Mulligan semble être la déesse de la nostalgie. Il est même rare d’être confronté à une présence simultanément si forte, et si discrète. Le film lui doit beaucoup à elle, ainsi qu’à Andrew Garfield, qui porte le rôle de Tommy, exactement là où est censé se tenir ce personnage, à mi chemin de la conscience et de l’hébétude devant ce qui s’impose, malgré les tentatives d’échapper à ce qui s’avance à grands pas : il va falloir en finir.

On n’en dira pas trop sur l’intrigue de ce film, pour ne pas dévoiler le mécanisme qui l’anime. On précisera néanmoins que c’est un peu comme une boite à musique aux rouages délicats. Le film avance pas à pas, très discrètement, tellement discrètement même que par moments on peut se demander s’il avance encore. Mais comme tout est ici affaire de dilatation du temps, de rapports différenciés à l’écoulement du temps de la vie, il est important qu’on ait le vague sentiment que le film prend excessivement son temps, qu’il s’attarde en chemin. C’est même peut être l’aspect le plus réussi de Never let me go.

Ceux qui s’intéressent un peu aux clips video (au-delà de ce que les robinets à eau tiède que sont les chaines soi-disant dédiées aux « videos musicales » proposent, évidemment…) sauront que Mark Romanek réalisait là son second long métrage, après Photo obsession (2002). Sans doute faut-il voir dans le passé de « clipeur » de ce réalisateur une des sources de la réussite de ce Never let me go : un clip est un condensé temporel contraint par le format commercial réduisant à moins de quatre minutes toute mise en images. Et pourtant, c’est aussi un format qui demeure très libre dans la manière dont il aborde le récit, se permettant souvent d’user de tous les artifices de manipulation du temps offerts aux réalisateurs, amplifiant les techniques cinématographiques, les poussant à bout dans l’urgence des quatre minutes maximum (si on veut bien prêter un regard attentif au clip qu’il a réalisé pour Michael et Janet Jackson (Scream), on constatera que le temps y est totalement destructuré, que comme dans de nombreux films de ce format, il ne s’écoule plus, du moins pas dans un sens identifié, et que tout semble s’y dérouler instantanément dans un présent permanent. On est étonné au premier abord que Romanek maîtrise à ce point la lenteur dans son film, avant de réaliser que le présent sans fin des clips est une bonne préparation à cette lenteur, puisqu’elle en est en quelque sorte le négatif : à la frénésie un peu épileptique des frère et sœur Jackson tordus dans leur vaisseau spatial, gigotant dans un présent sans fin, potentiellement éternels puisqu’intemporels, mais sans aucune perspective, répond le calme serein de Kathy qui, face à l’échéance qui approche, sait demeurer en paix avec un passé qu’elle a appris à regarder comme un horizon dont elle ne peut s’approcher, mais qui l’accompagne cependant sur le bout de route qu’elle a encore à parcourir. Là où les uns retiennent le temps sans s’apercevoir que cet arrêt est une mort déjà vécue, les autres vont jusqu’à la mort en la concevant comme ce qui doit être, aussi, vécu. On a bien là les éléments de base de la méditation de Sénèque, concentrés en quelques plans de cinéma.

On réalise alors que si Never let me go est un film étonnant, c’est aussi parce qu’il inverse le rapport temporel habituel réclamé par la science fiction. Car c’est bien de science fiction qu’il s’agit, intégrant au récit des techniques qui, aujourd’hui, n’existent pas. Et pourtant c’est dans le passé que se déroule tout le film, à partir des années 60 jusqu’à aujourd’hui. Cette manière de replier ainsi l’avenir sur le passé, de boucher la perspective du futur est l’un des éléments de réussite du film : si Kathy a réussi à s’installer dans une vie sans perspective d’avenir, alors il faut que le spectateur voit, lui aussi, cet horizon obturé, et ce malgré la nécessité de voir le film se dérouler devant lui. A strictement parler, on a l’impression de voir un film nostalgique se rembobiner sur son origine, celle-ci étant étrangement plus proche de nous que son autre extrémité. Le fait que le récit tout entier fonctionne comme un flashback renforce cette impression, fermant le temps sur lui-même, hermétiquement, et ce d’autant plus que tout le récit est construit comme une succession de tableaux correspondant à une époque identifiée, autour d’une unité de lieu. On a la forte impression de passer en revue des souvenirs répertoriés après coup, de manière très méthodique, comme on feuilleterait un album de photos. D’ailleurs, on ne peut s’empêcher, ne serait-ce qu’en voyant l’affiche du film, de penser à la Jetée de Chris Carterqui exploitait les mêmes manipulations du temps, pour des raisons finalement approchantes : la fin y était, là aussi, déjà révolue. 

Paradoxalement, la fin du film en dit beaucoup moins que la bande annonce, qui révèle de trop nombreux éléments du film. Mieux vaut éviter de regarder celle-ci afin d’aborder Never let me go avec une candeur identique à celle de ses personnages. Par contre, pour ceux que la carrière de Mark Romanek intéresserait, on signalera qu’un volume de l’excellente série The Work of Director, répertoriant les travaux des meilleurs réalisateurs de clips dans le monde, lui est consacré. On s’amusera à y chercher les germes de son travail de réalisateur de longs métrages. On pourra, aussi, lire la très beau roman de Kazuo Ishiguro, sous le même titre, dont est tiré le scenario du film.

Laisser un commentaire:

Votre adresse mail ne sera pas publiée.

Site Footer