Windows on the world

Supplément à l’article qui tentait de percer de nouvelles perspectives cinématographiques dans les murs de la cour sur laquelle donnaient les fenêtres de Jeffries, dans Rear Window, de Hitchcock (http://www.harrystaut.fr/2011/01/a-partir-de-fenetre-sur-cour-exploration-du-quartier/).

On me signale qu’en 2007 la chaine américaine HBO avait tenté une première expérience de format alternatif pour la construction d’une narration. On le sait, cette chaine est spécialisée dans les séries, forme à laquelle elle a d’ailleurs contribué à donner ses lettres de noblesse, créant des titres désormais classiques (Les Sopranos, bien sûr, mais aussi Six Feet Under, ou plus récemment les Band of Brothers). Mais comme c’est une chaine payante, comme Canal+ en France, elle tente forcément de trouver des moyens d’adapter la narration filmée aux nouveaux supports de consommation, ce qui signifie, aujourd’hui, aux réseaux d’information.

On avait déjà évoqué dans ces colonnes, le Cube dont les faces permettaient de suivre, sous des angles différents, une seule et même histoire (http://www.harrystaut.fr/2009/11/puissance-cubique/) mais il apparaît que le même laboratoire avait tenté, avec le ‘Voyeur Experience’ quelque chose de bien plus proche du film d’Hitchcock, tellement proche à vrai dire que l’écran d’accueil y faisait explicitement référence, sous la forme d’une fenêtre au rideau baissé, devant laquelle est posée une paire de jumelles.

S’il s’agit d’interroger les fondamentaux de la relation du spectateur aux images qu’il regarde, le projet de HBO est on ne peut plus explicite, et ce dès son titre,. On l’avait déjà exposé ici : à la source de l’expérience cinématographique il y a une volonté de voir, une pulsion scopique. Et bien entendu, si le cinéma présente une spécificité par rapport à la vie, c’est qu’il donne à voir, sur écran, ce qui dans la vie, et de la vie, ne se donne pas à voir. La vie urbaine, avec sa proximité de voisinage, ses bâtiments qui se font face, ces vis-à-vis qui donnent souvent pour horizon aux uns la fenêtre des autres, provoque cette pulsion en mettant à portée de tous une vue imprenable sur la vie de ses semblables, qui nous sont aussi semblables que peuvent l’être les personnages d’une fiction dès lors qu’on les regarde, tels des mécanismes en mouvement, « fonctionnant » derrière l’écran, paravent mais aussi surface de projection, de leur fenêtre. Pour le dire plus simplement, le simple fait que ce qui se passe derrière les rideaux soit censé être intime suscite la pulsion de le voir, et ce même si pour cela, il faut s’approcher de la fenêtre et se mettre ainsi en position d’être soi même objet du regard des autres. On renverra, au choix, à Sartre et à son analyse du rôle du regard d’autrui dans l’émergence de la conscience personnelle (dans l’Etre et le néant), ou à Armistead Maupin (c’est « un peu » plus léger, on prévient) qui, dans l’un des volumes de ses Chroniques de San Francisco, fait de cette expérience du regard réciproque de deux voyeurs un moteur narratif assez efficace.

La spécificité du projet HBO, c’est de se réaliser sur l’écran des ordinateurs, puisque formellement, c’est un site accessible via internet. Une page d’accueil propose diverses adresses, et quand on clique sur l’une d’entre elles, les fenêtres d’un, ou de plusieurs appartements apparaissent, qu’on peut à leur tour sélectionner pour en faire « tomber les murs », de sorte qu’on puisse observer ce qui se passe à l’intérieur. Ceux qui ont déjà joué, dans les années 90, au jeu Night Trap, (sur Megadrive, la console de jeux Sega de ces années là) se souviendront de ce dispositif dans lequel il fallait choisir les pièces qu’on pouvait observer, et l’angle sous lequel on allait les regarder pour pouvoir constituer, peu à peu, une connaissance totale de la situation, connaissance qui serait nécessairement abstraite puisque l’expérience, elle, demeurait parcellaire. La puissance du jeu résidait dans le fait que les scènes vues à l’écran avaient été tournées en studio, comme on tourne une série, Sega ayant, mine de rien, réalisé un film d’un nouveau genre, dont toutes les scènes étaient synchrones, en « temps réel », et dont le spectateur effectuait lui-même le montage, tout en ayant la possibilité d’intervenir sur le scénario (puisque c’est bien entendu, sa mission, que de faire en sorte que les choses se passent au mieux pour les victimes potentielles). Au cinéma, la seule alternative pour ce genre de projet, c’est le split-screen, le découpage de l’écran en fenêtres dans lesquelles on montre simultanément plusieurs éléments narratifs, comme on le voit faire, abondamment, dans la série 24h, ou bien, souvent, chez De Palma. Poussée à son stade extrême, le film Timecode (2000, Mike Figgis) est une tentative d’imposer au spectateur de regarder, sur un même écran divisé en quatre parts égales, un seul et même récit mis en scène sous la forme de quatre films constitué d’un seul très long plan séquence, tournés de manière synchronisés, et diffusés tels quels, sans autre montage qu’un léger traitement des pistes sonores, le plus souvent audibles, toutes les quatre, simultanément, laissant le cerveau du spectateur se débrouiller pour trier les informations qui lui parviennent.

 

Le problème d’internet, c’est que si le réseau défie avec un certain succès l’espace, il reste assez sensible au passage du temps : tout ne peut pas être indéfiniment conservé dans les serveurs, et de telles expériences sont gourmandes en espace de stockage. Le « Voyeur experience » avait été initié en 2007, et n’en subsiste aujourd’hui que le cœur du dispositif, disponible ici : http://archive.bigspaceship.com/hbovoyeur/ c’est-à-dire la partie la plus « cinématographique », amputée de son complément, qui était constitué d’un imposant forum dans lequel on pouvait plonger, plus profondément dans la vie des personnages, ce qui ouvrait, de nouveau, une perspective supplémentaire, jouant en permanence sur le fait que les informations diffusées sur le net peuvent être en phase avec ce qu’on appelle la « réalité », tout comme elles peuvent ne pas l’être.

D’une certaine manière, HBO n’avait fait que concentrer dans un projet identifié un phénomène qui avait déjà pu être observé quelques moins auparavant, de manière plus floue : en 2006, une adolescente qui avait pour pseudonyme Lonelygirl15 était censée diffuser sur Youtube des videos constituant des petites chroniques de sa vie. Evidemment, le moteur central du dispositif était la tendance spontanée des spectateurs à regarder ce qui ne se présente pas a priori comme devant être vu, mais comme pouvant l’être. Quand il s’agit de pulsion scopique, la nuance est importante, et il était crucial que ces spectateurs aient l’illusion solide que ces séquences ne leur étaient pas destinées, et qu’il ne les voyait que parce qu’il allait les dénicher sur le net.

Le risque de tels agencements, c’est de produire davantage de complaisance que de contemplation. On l’a déjà dit, de telles mises en scènes, et de tels dispositifs ne dépassent le seuil de la complaisance (c’est-à-dire de la satisfaction simpliste, et un peu primaire) qu’en faisant écran à ce qu’elles montrent, c’est-à-dire en détournant l’attente de celui qui regarde. Le risque spécifique des initiatives telles que Lonelygirl15 et HBO, c’est d’être avant tout motivées par la recherche de nouveaux créneaux commerciaux en matière de diffusion de fictions. Si les réseaux d’information doivent devenir les canaux via lesquels de telles expériences peuvent être effectuées, alors sans doute le « Voyeur experience » et quelques jeux video sont-ils les prototypes, les tentatives encore imparfaites pour mener à bien de tels projets. Mais de toute évidence, l’œuvre spécifique rendue possible par ces nouveaux media est encore à créer. Voilà d’ailleurs qui devrait ouvrir des perspectives à ceux qui se lancent dans des filières littéraires.

Les artistes plasticiens ont, dans ce domaine, une bonne longueur d’avance. On pensera, par exemple, aux œuvres de Sophie Calle, qui jouent souvent sur ce dialogue entre l’œuvre et la vie privée de l’artiste, l’un et l’autre interragissant sous le regard du spectateur qui peut se trouver en position de regard collectant les informations et reconstituant l’objet à partir des morceaux qui lui en sont proposés, ou bien en situation d’acteur qui pourra intervenir sur l’œuvre, et donc dans la vie de l’artiste.

En littérature, et déjà investissant les possibilités nouvelles offertes par , on pourra explorer la mise à disposition de soi opérée par l’écrivain Renaud Camus depuis son livre ‘P.A.’, sous titré Petite Annonce, qui double son dispositif littéraire (il faut ouvrir le livre pour comprendre) d’un site mettant à jour ce qui est mis à disposition sous la forme de ce que l’auteur appelle un « hyperlivre » (http://www.renaud-camus.net/vaisseaux-brules/). On ne saurait trop conseiller à ceux que la question du voyeurisme en art intéresse de lire les premiers segments de cette œuvre, tant Renaud Camus s’attaque à la question avec une évidence  et une forme qui peuvent éclairer ceux qui veulent méditer un peu le rapport qu’artiste, œuvre, et spectacteur entretiennent avec ce qui se donne à voir.

Illustrations : le système panoptique fut créé par Jeremy Bentham à la fin du 18è siècle, et pourrait être envisagé comme une application disciplinaire de la pulsion scopique, détournée ici de telle manière que c’est celui qui se trouve sous les feux de la rampe qui, persuadé d’être observé,  se constitue comme objet livré au regard d’autrui. Le procédé est, aujourd’hui, repris aussi bien dans les systèmes de surveillance de la société civile que dans la mise en scène de la télé soi-disant « réalité ». Dans ce cas précis, la relation du spectateur à l’objet est réduite à la plus stricte complaisance, puisqu’on promet à celui qui voit que rien ne fera obstacle à son voyeurisme. Le panoptique tel que Bentham l’avait conçu ne comprenait ps cette persversion ci, puisqu’il pourrait, à l’extrême, se passer de tout observateur, laissant la surveillance aux surveillés eux mêmes.

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