Instant propice

La veille des jour J, à Kourou comme à Cap Canaveral, il règne cette espèce de tension calme qui caractérise les milieux dans lesquels tout a été préparé avec minutie, sans pour autant qu’on puisse atteindre l’absolue certitude que le lancement aura lieu comme prévu. Il n’y a plus vraiment grand chose à faire, à strictement parler, l’épreuve de vérité pourrait avoir lieu immédiatement, mais voila, il faut attendre jusqu’à demain; et comme l’enjeu est important, la sérénité est impossible, les intestins font des noeuds bref, on est sur les dents.

Demain, on ne lance pas les élèves pour tenter de les mettre en orbite. Ca, c’est ce qu’on a essayé de faire toute l’année. Demain, ce sont les élèves qui tentent de se lancer tout seul dans l’univers des idées, en espérant ne pas trop s’y perdre, et ne pas avoir l’air complètement égarés. Ne pas se sentir prêt n’est pas une mauvaise chose : être prêt à tout, ce serait avoir une réponse pour toute question, et être incapable de formuler un problème. Etre un peu désemparé, sans être tout à fait largué, voila la qualité qui sera utile dans quelques heures. Sur d’autres terrains, avec d’autres armes en main, on appellerait cela du courage.

Quelques heures avant l’épreuve, il n’y a donc plus beaucoup de conseils à donner, on l’a tant fait pendant l’année… Heureusement, les medias prennent le relais, chaque JT y allant de ses petits conseils pour le jour J-1. Problème : tous semblent s’adresser aux élèves qui n’ont pas besoin de conseils, puisqu’en gros, il s’agit juste de ne plus travailler, de délasser un peu les neurones pour que demain on soit souple de la synapse et détendu de la dentrite, ouvert à l’expérience singulière que propose chaque sujet. C’est qu’il s’agit théoriquement de vivre demain sur la lancée des trois années scolaires qui ont précédé ce jour, celui-ci n’étant que l’achèvement de ceux qui l’ont précédé.

Reste t-il une chance à ceux qui n’ont pas travaillé ? En philosophie, rien n’est jamais perdu. Il est toujours temps de mettre à profit le mauvais esprit qui anime certains, le sens de l’humour qui habite les autres, afin de mettre ces énergies au service de la construction d’une problématique qui n’est finalement rien d’autre qu’un solide bon sens appliqué à des abstractions, qui sont elles mêmes connectées avec l’expérience. On serait tenté de dire que la seule chose qui importe demain, c’est d’avoir compris le sens de l’épreuve, qui est semblable aux raisons pour lesquelles, depuis des siècles, on pratique la philosophie : questionner, et proposer des éléments de réponse de manière ordonnée. Ensuite, ce n’est plus qu’une question de culture, et d’habileté.

Tout n’est donc pas encore perdu.

De toutes les séquences proposées par la télévision ces dernières heures, la plus intéressante est sans doute celle diffusée dans le cadre du Petit Journal de Canal+, vendredi soir. Yann Barthes y invitait Charles Pépin, écrivain pédagogue  tout à fait détendu, quelques dizaines d’heures avant le dévoilement des sujets, qui venait tenter de transmettre cette sérénité aux lycéens qui n’étaient pas, aux alentours de 20h, vendredi, plongés dans un prépabac, dopés au cocktail « taurine + guronsan ». Les conseils valent ce qu’ils valent, mais j’en retiendrais un en particulier, qui me semble crucial : inutile d’apprendre de nouvelles connaissances. Non pas que ce soit impossible, mais tout simplement parce que ce serait inutile. Au contraire, concentrez vous sur ce que vous savez déjà, et mieux, retournez vers ce que, dans l’année, vous avez aimé. Le Petit Journal, parce que le ton y est rigolard, et qu’il s’agit de tout prendre avec dérision, ne s’y attarde pas, mais ce point est essentiel : l’épreuve qui a lieu demain consiste à aimer la sagesse. Dès lors, un des signes du progrès effectué cette année, c’est qu’on a aime certaines des idées, ou certaines des démarches intellectuelles rencontrées en cours au long de l’année. C’est vers cela qu’il faut revenir, car ce sont ces moments pendant lesquels l’esprit s’est mis en mouvement, dans une démarche qui est exactement celle qui est attendue demain. Alors, quel que soit le sujet proposé, il suffira d’adopter de nouveau cette posture, de se relancer dans cet élan pour être pertinent, sans pour autant répéter quoi que ce soit qu’on aurait, au préalable, appris par coeur.

On attend de vous une pensée vivante, active, un mouvement maîtrisé, concentrez vous, donc, sur ces quelques instants où, pendant l’année, vous avez senti que votre propre pensée était mise en mouvement par le cours, une lecture ou l’intervention d’un autre élève. Alors, vous serez animé, demain, par un bon génie, et aucun sujet ne vous résistera, parce que vous ne chercherez plus à résister aux sujets. Le reste relève de conditions qui sont liées à un passé sur lequel vous n’avez plus prise. Quelle que soit votre préparation, ou votre impréparation, il faudra, demain, oser se lancer dans la pensée.

Depuis l’estrade, s’il surveille, ou en guetteur, branché sur les réseaux d’information s’il est de « repos », le professeur, lui, ne pourra guère qu’imaginer les trajectoires prises par ses élèves au coeur du parc à thème dans lequel chaque sujet invitera leur pensée à venir s’ébattre. Il croise les doigts, même s’il sait que finalement, la chance n’y sera pour rien, puisqu’il ne sera question que d’occasions à saisir.

Ceux qui voudraient voir cette séquence amusante et rassurante, ceux aussi qui voudraient confirmer que, décidément, que leur prof n’est vraiment pas cool, quand on voit ceux qu’on invite sur les plateaux télé, pourront aller voir cet extrait sur le site de canal+, à la rubrique Petit Journal, dans une vidéo qui porte l’alléchant titre « Réussir son bac Philo ».

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