Possession

« L’enfer, c’est la morale »
Philippe Sollers

L’image de soi dans le miroir est nécessairement celle d’un autre, juste assez inversé pour qu’on ne puisse pas lui correspondre. Mais « à l’intérieur », il en va de même. Si l’imagerie populaire a volontiers mis en scène le jugement moral sous la forme de personnages opposés venant susurrer à chaque oreille des conseils contradictoires, ce n’est pas tout à fait un hasard. Mais à strictement parler, un seul interlocuteur pourrait suffire : la conscience, devenue conscience morale, se dédouble pour ainsi dire, ou bien s’ouvre, comme si soudain elle était envahie par ce qui n’est pas elle-même. Il n’y aurait donc pas de morale dans l’autarcie de la conscience, celle-ci n’entrant dans la morale que tenue par la main par un autre qu’elle-même.

Si on peut voir dans cette image quelque chose qui confirmerait le rôle que doit jouer l’éducation dans la formation morale de la future personne, on pourrait tout autant comprendre sur la même base que Léo Ferré ait pu dire un jour que « Le problème avec la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres ». Mais il est aussi possible que derrière la réflexion morale, on puisse trouver dans cet extrait de la Métaphysique des mœurs de Kant, matière à fonder une plus juste conception de ce que c’est qu’être soi-même.

C’est ici une nouvelle collègue, Agathe Richard, qui se livre à cet autre exercice qu’est l’explication de texte. On réédite les éloges que mérite ce courage consistant à venir se livrer à l’exercice auquel se plient les élèves. Après tout, la morale peut s’inaugurer dans l’aptitude à se mettre à la place des autres.

Voici le texte à commenter, qui s’ouvre sur une citation de Saint-Paul :

« Le sentiment d’un tribunal intérieur en l’homme « devant lequel ses pensées s’accusent ou se disculpent l’une l’autre1 » est la conscience.

Tout homme a une conscience et se trouve observé, menacé et surtout tenu en respect (respect lié à la crainte) par un juge intérieur, et cette  puissance qui veille en lui sur les lois n’est pas quelque chose qu’il se forge à lui-même arbitrairement, mais elle est inhérente à son être. Sa conscience le suit comme son ombre lorsqu’il pense lui échapper. Il peut bien s’étourdir ou s’endormir par des plaisirs ou des distractions, mais il ne saurait  éviter de revenir à lui ou de se réveiller de temps en temps dès lors qu’il en perçoit la voix terrible. Il peut arriver à l’homme de tomber dans l’extrême abjection2 où il ne se soucie plus de cette voix, mais il ne peut pas pourtant éviter de l’entendre.

Cette disposition intellectuelle originaire et (puisqu’elle est représentation du devoir) morale, qu’on appelle conscience a en elle-même ceci de particulier que, bien qu’en cette sienne affaire l’homme n’ait affaire qu’à lui-même, il se voit pourtant contraint par sa raison de la mener comme sur l’ordre d’une autre personne. Car l’affaire consiste ici à conduire une cause judiciaire (causa) devant un tribunal. Mais concevoir comme ne faisant qu’uneseule et même personne avec le juge celui qui est accusé par sa conscience est une manière absurde de se représenter une cour de justice car, s’il en était ainsi, l’accusateur perdrait toujours. C’est pourquoi, pour ne pas être en contradiction avec elle même, la conscience de l’homme, en tous ses devoirs, doit concevoir un autre (qui est l’homme en général) qu’elle même comme juge de ses actions. Maintenant cet autre peut être une personne réelle ou une personne purement idéale que la raison se donne à elle-même. »

                        Emmanuel KANT, Métaphysique des mœurs, II Doctrine de la vertu ch.1 §13

1  Saint Paul, Epître aux Romains. (II, 14-15) : « Quand des nations qui n’ont pas de loi pratiquent naturellement la Loi, elles qui n’ont pas la Loi se tiennent lieu de loi ; elles montrent l’œuvre de la Loi  inscrite dans leurs cœurs, comme en témoignent leur conscience et leurs pensées qui les accusent ou les disculpent » « comme en témoignent » : les païens même se posent des cas de conscience.

2 Extrême degré d’abaissement, d’avilissement

Et voici le commentaire qu’en propose Agathe Richard, qui est aussi une bonne façon de revenir sur ce qu’est, dans ses objectifs et dans ses méthodes, l’explication de texte :

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On pourra s’appuyer sur la page consacrée à ce texte sur le site de France Culture, on y trouvera le plan de l’intervention :

http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-le-bac-philo-1ere-edition-24-explication-de-texte-k

La page en question ne propose pas de bibliographie. Le commentaire lui même évoque Freud et la notion de surmoi. On mentionnera le fait que Lacan parle, lui, de « Grand Autre ». On se verrait bien, dans les jours qui viennent, creuser ce parallèle entre Lacan et Kant. J’y reviendrai dès que ça aura mûri.

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