La pensée en dehors

S’il s’agit de présenter un philosophe, le mieux est sans doute de passer la main à un autre philosophe. C’est d’ailleurs pour cette raison entre autres qu’on apprécie particulièrement le recueil de textes dirigé par Denis Huisman et André Vergez (Histoire des philosophes illustrée par les textes)  puisqu’il propose, pour chaque auteur cité, une introduction rédigée par un autre philosophe, tissant des liens parfois fort distants entre des penseurs dont on discerne ainsi combien ils dialoguent ensemble, comment ils constituent, au delà des siècles, des lignées, des héritages, des familles en somme.

Peut être l’exercice est il encore plus captivant quand cet hommage est fait de vive voix. Ainsi, consulter l’archive de cette émission au cours de laquelle Michel Foucault parle de Gaston Bachelard, c’est saisir, parallèlement aux mots prononcés, l’immense respect qui lie Foucault à cet autre philosophe auquel il rend hommage. On pourrait croire que cette lueur particulière, dans le regard de Foucault, puisse être due au fait qu’il est particulièrement content de lui, et dans doute l’est-il un peu (et sans doute le mérite-t-il). Mais cette jubilation est aussi l’expression de l’admiration que le plus jeune des deux éprouve à l’endroit de son aîné.

Foucault nous brosse rapidement le portrait d’un épistémologue qui aura eu la chance de pouvoir observer, en direct, l’apparition de nouveaux discours scientifiques qui sembleront reléguer les théories précédentes en général, et tout le système newtonien en particulier, au rang d’antiquités désormais dépassées. Bachelard, témoin de ce que Thomas Kuhn appellera plus tard « révolutions scientifiques », sera lui même durablement marqué par l’émergence de ces nouveaux discours, suffisamment pour qu’il en fasse l’un des matériaux de sa propre épistémologie. Le texte que nous partagions précédemment est le fruit d’une telle observation, et de la tentative de la raisonner.

Mais cet ectrait video présente un autre intérêt, plus directement philosophique : Quand Foucault évoque le relais que prend la relativité d’Einstein, après la période d’hégémonie de la physique newtonienne, il prend grand soin, à plusieurs reprises, de préciser que pour autant, les théories de Newton ne devienne pas pour autant, fausses. Elles conservent leur justesse, à côté, ou plutôt à l’intérieur de la théorie de la relativité. On pourrait considérer un tel propos non conforme avec la règle selon laquelle deux discours divergents ne peuvent être vrais simultanément, dans la mesure où la vérité est censée faire preuve d’unité et interdit toute forme de contradiction. Ainsi, le temps et l’espace ne peuvent pas être, simultanément, des milieux homogènes ET hétérogènes.

Mais avec Foucault, on découvre que lorsque le discours s’applique à un objet, non seulement il le décrit, mais aussi il le constitue. Ainsi, Newton constitue par sa théorie, un univers, qui se trouve être singulièrement proche de celui dans lequel nous pensons « vivre ». Mais Einstein, quand il bâtit les théories de la relativité, constitue à son tour un nouvel univers, moins conforme jusque là à l’expérience, mais qui émane cependant de la pensée du physicien, et lui correspond. Ainsi, puisque Newton et Einstein ne parlent pas du même objet, leurs discours divergents peuvent-ils coexister sans s’annuler mutuellement. Il y a là une leçon importante à tirer en ce qui concerne la vérité, puisqu’on ne saurait mieux mettre en évidence qu’elle ne constitue pas simplement l’accord entre un discours et l’objet de ce discours, dans la mesure où cet objet est construit par le discours lui-même. Et c’est précisément, dans le texte de Bachelard, ce qui définit la connaissance scientifique : c’est une pensée qui est tout à fait consciente qu’elle s’attache à un monde qu’elle crée au fur et à mesure qu’elle le décrit.

Laisser un commentaire:

Votre adresse mail ne sera pas publiée.

Site Footer