Nous y voilà

Parce que « les mots sont les passants mystérieux de l’âme »*, parce qu’ils en sont aussi les passeurs, lire, c’est être traversé par quelqu’un d’autre. Et si ces traversées laissent en nous des traces, celles ci sont elles aussi parcourues, et marquées au passage, par ces nouvelles invasions. Les pages lues sont aussi les écrans sur lesquels on projette les lectures suivantes, et lire, c’est alors peinturecartegrelire les pages déjà parcourues, par transparence et superposition. C’est à cela qu’on se reconnait lecteur : quand la mémoire des textes rencontrés sert de caisse de résonance à ceux qu’on découvre.

Ainsi, pour ceux des lecteurs qui transitent aussi dans ma classe, mais aussi pour tous ceux qui ont déjà manipulé un peu le « moi » et savent à quel point il est difficile de l’isoler et de le séparer de ce qui, autre que lui, le constitue, les mots qui suivent devraient sonner comme une bande originale des méditations passées.

Les  Contemplations de Victor Hugo, sont conçues comme l’expression d’une singularité mais aussi la représentation d’une vie universellement partagée. Comme si les mots de l’un pouvaient être la langue de tous. Et après tout, qu’est ce que la poésie, si ce n’est un texte qu’on pourrait reprendre tous en choeur, d’un même souffle ? Une vocation commune, comme on entendrait la voix d’un autre dans son crâne, sans pour autant qu’elle soit une étrangère.

L’introduction des Contemplations prévient le lecteur qu’il s’agit d’être habité par une vie qui n’est pas la sienne propre. Ce n’est pas tous les jours qu’on se voit offrir une sur-vie. Les livres, les films, les arts en général nous proposent si souvent celle dont on dispose déjà.

Et puisque Victor Hugo fait notre travail de commentaire à notre place, laissons-lui la place. Accrochez vous quand même, parce que par moments, c’est au moins aussi puissant que l’oeuvre à laquelle ces lignes introduisent. On craint que ce soit là le signe auquel on reconnait les véritables écrivains.

« Si un auteur pouvait avoir quelque droit d’influer sur la disposition d’esprit des lecteurs qui ouvrent son livre, l’auteur des Contemplations se bornerait à dire ceci : Ce livre doit être lu comme on lirait le livre d’un mort.

Vingt-cinq années sont dans ces deux volumes. Grande mortalis aevi spatium. L’auteur a laissé, pour ainsi dire, ce livre se faire en lui. La vie, en filtrant goutte à goutte à travers les événements et les souffrances, l’a déposé dans son cœur. Ceux qui s’y pencheront retrouveront leur propre image dans cette eau profonde et triste, qui s’est lentement amassée là, au fond d’une âme.

Qu’est-ce que les Contemplations ? C’est ce qu’on pourrait appeler, si le mot n’avait quelque prétention, les Mémoires d’une âme.

Ce sont, en effet, toutes les impressions, tous les souvenirs, toutes les réalités, tous les fantômes vagues, riants ou funèbres, que peut contenir une conscience, revenus et rappelés, rayon à rayon, soupir à soupir, et mêlés dans la même nuée sombre. C’est l’existence humaine sortant de l’énigme du berceau et aboutissant à l’énigme du cercueil; c’est un esprit qui marche de lueur en lueur en laissant derrière lui la jeunesse, l’amour, l’illusion, le combat, le désespoir, et qui s’arrête éperdu « au bord de l’infini » . Cela commence par un sourire, continue par un sanglot, et finit par un bruit du clairon de l’abîme.

Une destinée est écrite là jour à jour.

Est-ce donc la vie d’un homme ? Oui, et la vie des autres hommes aussi. Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis; la destinée est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi !

Ce livre contient, nous le répétons, autant l’individualité du lecteur que celle de l’auteur. Homo sum. Traverser le tumulte, la rumeur, le rêve, la lutte, le plaisir, le travail, la douleur, le silence; se reposer dans le sacrifice, et, là, contempler Dieu; commencer à Foule et finir à Solitude, n’est-ce pas, les proportions individuelles réservées, l’histoire de tous ?

On ne s’étonnera donc pas de voir, nuance à nuance, ces deux volumes s’assombrir pour arriver, cependant, à l’azur d’une vie meilleure. La joie, cette fleur rapide de la jeunesse, s’effeuille page à page dans le tome premier, qui est l’espérance, et disparaît dans le tome second, qui est le deuil. Quel deuil ? Le vrai, l’unique : la mort; la perte des êtres chers. Nous venons de le dire, c’est une âme qui se raconte dans ces deux volumes : Autrefois, Aujourd’hui. Un abîme les sépare, le tombeau. »

V. H. Guernesey, mars 1856.

Les Mémoires d’une âme seraient une lecture qui apporterait en l’âme une mémoire neuve, à mi-chemin des manipulations pratiquées par une association de malins génies dans Dark City (Alex Proyas; 1998) et des impressions de déjà-vu que suscitent ces oeuvres qui se présentent dès leur découverte comme de grands classiques.  Nous y voilà. Si l’âme s’étend aux dimensions de l’éternité, une humanité toute entière ne serait pas de trop pour l’alimenter en souvenirs. La mémoire est nécessairement une oeuvre collective dès lors que nous sommes tous mortels et que néanmoins quelque chose de nous veut demeurer. En quelque sorte, toute mémoire est d’outre-tombe, dans la mesure où elle tend à dépasser les limites de l’intervalle toujours restreint qu’est la vie.

« Insensé, qui crois que je ne suis pas toi« . Les auteurs devraient se méfier, quand ils introduisent leur propre oeuvre; on donnerait parfois l’oeuvre entière pour une seule phrase de la préface (comme quoi, le goût des punchlines ne date pas tout à fait d’hier). On ne cesse de croiser cette idée quand on creuse la question du « moi » : plus on y pense, et moins l’hypothèse d’un moi autarcique, posé comme un discret objet au beau milieu de son personnage mouvant, tient debout. A moins de le disperser comme le fait Pascal, au point de le perdre de vue, la seule perspective consiste à en faire un tissu de relations, un champ de forces, une tension vers ce qui n’est pas moi, mais qui le constitue pourtant. Une respiration : absorption, projection.

Alors on comprend mieux pourquoi Epicure se trompe un peu lorsqu’il fait de la mort l’objet de notre nécessaire indifférence, au prétexte que n’ayant pas à la vivre, elle ne serait rien pour nous. Il se trompe en partie parce que nous mourrons bien avant de passer de vie à trépas, car si la vie des autres est aussi la mienne, alors je meurs de la mort des autres. La mort, c’est la perte des êtres chers ; Hugo savait de quoi il parlait. Et parce qu’il est écrivain, c’est à dire un peu prophète, à le lire, nous savons aussi de quoi il parle.

Et c’est peut-être ça, le lyrisme : une intimité qui résonne à l’infini. Grandéloquente.

* On trouve ces mots dans le Livre premier des Contemplations, dans la huitième partie, intitulée Suite (Le mot, qu’on le sache, est un être vivant… »)
Illustration : une carte de visite de Victor Hugo, faite maison.

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