S’outrepasser

Croisé dans le documentaire évoqué dans l’article précédent, Hugo Von Hofmansthal est un écrivain qui se trouve à la croisée des préoccupations que nous essayons de traiter ces temps ci : autrichien, influencé par sa découverte de l’analyse psychanalytique, mais aussi lecteur de Nietzsche, il fut un auteur protéiforme, précoce, comparable à Rimbaud mais capable aussi d’écrire des livrets d’opéra pour Richard Strauss.

En 1904, il publie son Entretien sur la poésie, qui est tout autant un texte mystique qu’une méditation sur ce qu’est la poésie, l’écrivain, la nature versatile de la personnalité, la fragmentation du moi, Hugo_von_Hofmannsthalson irréalité même. Nous voila au coeur de notre problème. On pense évidemment aussi au « Je est un autre », d’Arthur Rimbaud (auquel Hugo Von Hofmansthal est d’ailleurs parfois comparé), formule géniale qu’on trouve deux fois dans sa correspondance, dans ce qu’on appelle les « Lettres du voyant« . On pense aussi à toute cette mouvance de pensée qui, au vingtième siècle, avec la phénoménologie, projettera le moi au-delà des frontières du corps et de la personne à l’intérieur desquelles on a l’habitude de le confiner. Comme on est à la frontière de la littérature et de la philosophie, on a envie de livrer le texte tel quel, laissant la rêverie, les impressions se faire d’elles mêmes. Il a sa puissance propre, qui excède les analyses qu’on pourrait en faire. Au point où nous en sommes de notre manipulation des concepts, il devrait résonner de façon particulière.

« Nos sentiments, nos ébauches de sentiments, tous les états les plus secrets et les plus profonds de notre être intime ne sont-ils pas de la plus étrange façon enlacés à un paysage, à une maison, à une propriété de l’air, à un souffle ? Un certain mouvement que tu fais en sautant d’une voiture, une nuit d’été lourde et sans étoiles, l’odeur des pierres humides dans un vestibule, la sensation glaciale de l’eau d’une fontaine coulant sur tes doigts : à quelques milliers de choses terrestres de cette nature toutes tes possessions spirituelles sont reliées, tous tes élans, toutes tes aspirations, toutes tes ivresses. Plus que reliées : les racines mêmes de leur vie y ont grandi, solidement implantées, de sorte que si tu les coupais de ce fond, elles se dessécheraient et se réduiraient à rien entre tes mains. Voulons-nous nous trouver ? Ce n’est point en nous qu’il faut descendre : c’est dehors que nous nous trouverons, dehors. Semblable à l’arc-en-ciel qui n’a pas de substance propre, notre âme est tendue sur l’irrésistible chute de l’existence. Nous ne possédons pas notre moi : c’est du dehors qu’il souffle vers nous, il nous fuit pour longtemps, puis nous revient dans un souffle. Notre « moi » ! le mot même est une métaphore. Des forces motrices nous font retour qui naguère une fois déjà en nous ont niché. Et sont-ce vraiment les mêmes ? N’est-ce pas bien plutôt leur couvée qui fut ramenée par quelque obscur mal du pays ? Il suffit : quelque chose revient, et quelque chose se rencontre en nous avec autre chose : nous ne sommes rien de plus qu’un pigeonnier. »

Hugo Von Hofmannsthal – L’Entretien sur la poésie

Et voila, vous avez envie de lire un nouvel auteur.

Assez étrangement, il me semble qu’on trouve l’expression de quelque chose de semblable dans un passage intense du beau documentaire que Sébastien Lishfitz a consacré à ces hommes et ces femmes qui, au cours du vingtième siècle, ont été les courageux pionnières et pionniers d’amours libres et inconvenantes, intitulé Les Invisibles. Dans la dernière partie de ce document, on retrouve l’une des témoins, l’une de ces héroïnes de cette histoire secrète du vingtième siècle devant la gare dans laquelle elle a connu, jadis, son père, cette gare dans laquelle il travaillait, cette gare dans laquelle avec lui elle vivait enfant, cette gare sur lequel le temps a passé sans pour autant la changer tant que ça, cette gare dans laquelle depuis longtemps son père n’est plus, mais cette gare pourtant encore là, elle, avec ses murs, avec ses fenêtres, son toit, avec aussi, dit-elle, ses souvenirs, la mémoire de la présence de son père parti et pourtant là; parce que sa gare est là. « On peut parler à une gare » dit-elle, parce que « la gare entend »; et parce que pour elle c’est dans cette gare que son père fut, alors la gare voit son père, et elle, voyant la gare, voit son père aussi, parce qu’il n’est pas réduit au corps qu’il était et qui n’est plus là. « Il doit y avoir des ombres qui sont encore là ». Alors, quand on était encore de ce monde, quelque chose de soi était déjà là, dans l’ombre, et s’y tient encore. Une part de soi qui déborde des limites convenues de l’être, pour s’étendre « au-delà ». Voila qui laisse songeur sur la conception de la mort comme un passage dans l’au-delà, si de son vivant on est déjà au-delà de soi. Ce n’est plus un passage, c’est l’achèvement d’un écoulement. « Objets inanimés, avez-vous donc une âme, qui s’attache à notre âme, et la force d’aimer ? » On a rarement l’occasion de voir Lamartine si bien cité, comme si ces mots trouvaient d’ailleurs eux-mêmes ici l’occasion de rayonner d’une façon nouvelle, tellement actuelle. Objet inanimés, vous avez nécessairement une âme si quelque que chose de nous, Les Invisiblesqui n’est pas matériel mais nous appartient pourtant, émane de nous, déborde sur le monde, l’irradie, et nous revient.Vous avez de nous ce que vous captez de nos « forces motrices », que vous nous renvoyez afin qu’elles reviennent vers ce que nous appellons « moi », qui n’en est que le bercail, la demeure.

Ici, on pourrait bifurquer vers Bergson.

Il est toujours frappant, et ici touchant aussi, de voir des concepts compliqués, des idées qui, parmi celles qu’on manipule lors d’une année de terminale, sont peut être parmi les plus compliquées à saisir et à manipuler, être pourtant captées par des personnes qui ne mènent pas une analyse conceptuelles, mais sont happées par une telle intensité de vie qu’elles ne peuvent faire autrement que tenir ces fameux « beaux discours » en quête desquels on est dans le Banquet. Il y a des moments où la vie nous jette hors de nous mêmes, où la tension se fait plus forte entre soi, et soi-même. C’est peut-être le moment où il faut savoir écouter, parce que les mots qui sont prononcés dans ces moments, sans relever d’une quelconque démonstration, sans être le fruit d’une analyse conceptuelle menée selon les règles de l’art, sont peut être les plus proches qu’on puisse espérer, de la vérité.

Les poètes, eux, tentent de retranscrire la qualité de ces moments de révélation. De la gare au pigeonnier, c’est l’expérience littéraire singulière que propose Hugo Von Hofmannsthal. Peut-être la philosophie n’est-elle, finalement, que le laborieux travail préparatoire par lequel on peut se rendre sensible à ces moments de vérité.

Illustrations :
1 – Portrait de Hugo Von Hofmannsthal
2 – Une photo extraite du documentaire de Sébastien Lishfitz, Les Invisibles, 2012

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