On meurt

Dans le chapitre XIII du Livre III des Essais de Montaigne, intitulé De l’expérience, on trouve cette phrase, lapidaire : « tu ne meurs pas de ce que tu es malade : tu meurs de ce que tu es vivant. » Si on lit les Essais dans l’ordre de leur édition, ce qui est rare, on a été préparé à une telle idée, puisqu’on a déjà lu le chapitre XIX du Livre I, qui nous apprend que « philosopher, c’est apprendre à mourir ». Depuis son émergence dans l’antiquité, la philosophie ne cesse de se confronter à cette épineuse échéance que constitue notre future absence, et tout amant de la sagesse sait bien qu’il a un compte à régler avec lui-même sur cette question, et qu’on ne peut pas vivre sagement en demeurant, sa vie durant, l’esprit troublé par la perspective de devoir, un jour, cesser de demeurer.

Les stoïciens faisaient en sorte de faire entrer chaque événement dans le cadre d’un ordre global qui le justifierait, de sorte qu’on ne puisse pas supposer qu’il ait pu être autrement qu’il n’est. Ainsi, supposer que tout est déterminé par des causes qui produisent, nécessairement, un effet qui leur est propre, c’est faire déjà un grand pas vers la sagesse. Après tout, les mythes les plus anciens en avaient déjà donné le signe : si on lit correctement la Genèse, et le récit particulier dont Adam et Eve sont les protagonistes, on peut comprendre ceci : si, à la suite de la dégustation du fruit de l’arbre de la connaissance, tous deux deviennent mortels, c’est qu’ils sont aussi devenus vivants. Cette sortie du jardin d’Eden est tout simplement une mise au monde, et leur mortalité n’est pas une punition, ce n’est que le signe de leur avènement à la vie. Avant cet épisode, ni Adam, ni Eve ne vivaient, car ne pas être est la seule condition permettant d’échapper au risque de ne plus être. Pour mourir, il faut vivre. Renversons la proposition : seuls les mortels ont une chance de vivre. Sur ce point d’ailleurs, la biologie croise le chemin du mythe religieux, puisque une des grandes définitions que les sciences de la nature ont donné de la vie est exprimée ainsi : « l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort ». Écrivant ceci, Xavier Bichat, grand médecin du XVIIIème siècle, installait la vie au coeur de la mort, faisait du non-être le domaine au sein duquel la vie émerge, croît, et s’éteint (on pense ici au résumé laconique de la vie humaine, qu’on peut lire au chapitre XIV, verset 1 du Livre de Job, dans l’Ancien Testament : « L’homme, né de la femme, vit peu de jours, et il est rassasié de misères. Comme la fleur, il naît, et on le coupe. Il fuit comme l’ombre, sans s’arrêter. »)

Il se trouve que dans le dernier album d’Alain Chamfort, éponyme, une chanson intitulée On meurt est inspirée de Montaigne, et semble exprimer assez exactement, dans cette fusion entre le futile et le dramatique dont est capable la bonne musique pop (c’est peut-être là, d’ailleurs, sa seule véritable mission), cette ataraxie, ce repos de l’âme que cherchaient nos lointains ancêtres en quête de sagesse. Devoir mourir, c’est n’en avoir pas encore fini avec la vie. C’est une raison suffisante pour pouvoir aborder cet horizon d’un air guilleret. Voici ce que donne cette comptine pour adultes :

Un ensemble ne peut être complet que s’il est fini. On ne peut remplir que ce qui a des limites. C’est donc une bonne chose, que la vie ait encore à prendre fin.

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