Ressource humaine

Profitons de la rentrée, de la reprise des activités sur ce blog, et de l’ouverture prochaine d’un nouveau type d’épicerie sur Paris pour poser, autrement, la question que nous posions avant les vacances, en cours : pourquoi travaillons-nous ? Et faut-il travailler ?

Quelques articles fleurissent ça et là (http://positivr.fr/park-slope-supermarche-cooperative-la-louve-paris/) à propos de l’ouverture prochaine à Paris d’un supermarché associatif, nommé La Louve, dont le principe consiste à se passer d’employés, an01-p14puisque ce sont les consommateurs eux-mêmes (qu’on ne peut plus vraiment nommer « clients ») qui se partagent le temps de travail qu’implique la tenue d’un tel magasin. Et l’économie faite sur les salaires permet de proposer aux adhérents des prix absolument sans concurrence. On retrouve des arguments que nous avons évoqués en classe, entre autres ceci : le salaire n’est pas la seule façon de valoriser le travail. Celui-ci peut ouvrir à d’autres formes de reconnaissance, telle que le plaisir qu’il y a à œuvrer ensemble, l’accession à des biens auxquels on n’accéderait pas par d’autres voies. On a déjà croisé ce type de valorisation quand on a évoqué Jean-Baptiste Godin qui proposait à ses employés, non pas la richesse, mais les bienfaits de la richesse, investissant les bénéfices de son entreprise pour construire de logements d’avant-garde pour ses employés, considérant qu’ainsi, il leur permettait d’accéder à une qualité de vie que ne permettrait pas la dispersion de ce même investissement dans leurs salaires individuels.

La Louve, dans un contexte différent, c’est un peu une idée semblable : une coopération, qui demande à chaque adhérent un certain effort, en échange non pas d’un salaire, mais d’une maîtrise de ce qui est fait ensemble. Le modèle existe déjà, comme le montre l’article cité plus haut, et c’est une des clés permettant aux consommateurs de ne plus être spectateurs des produits qui leurs sont proposés.

Mais évidemment, à supprimer ainsi les salariés pour ne pas avoir à intégrer les salaires au prix de vente, il y a un risque : faire disparaître l’emploi. Et on se dit, en lisant cet article et en réfléchissant à ce projet, que ça ne peut demeurer qu’un projet isolé, mené entre associés pleins de bonne volonté, et qu’il est hors de question que cela devienne la règle. Mais on va émettre cette hypothèse : et si de telles réticences étaient dues moins à un réalisme lucide qu’au fait que nous pensons cette question à l’intérieur d’un cadre idéologique dont le présupposé central est qu’il faut que tout le monde travaille à plein temps ? Une fois ce dogme remis en question, on peut commencer à réfléchir et à proposer de nouvelles voies.

C’est, en fait, ce à quoi convie Eric Hazan, dans un petit ouvrage intitulé Premières mesures révolutionnaires. Comme le titre l’indique, il s’agit d’y décrire comment un changement radical de vie, impliquant une destruction sans retour en arrière possible de la structure encadrant nos vies actuelles, pourrait être non pas imaginé, mais mis en oeuvre, non pas par quelques uns, mais par tous. En d’autres termes, comment pourrait avoir lieu une révolution. Naturellement, comme pour toute mise en place d’un nouveau schéma social, arrive le moment où on se pose cette question : qui doit travailler ? Et à quel point ceux qui travaillent doivent-ils le faire ? Voici la réponse que donne Eric Hazan, page 49 :

‘Refuser de faire du travail le pivot de la vie, c’est aller à l’encontre du sens commun, et la réponse ne tarde pas : si l’on peut choisir de vivre sans travailler, plus personne ne travaillera [note du moine copiste : vous vous souvenez du texte de Marx, dans lequel on affirme qu’on fuit le travail comme la peste si on n’est pas contraint de s’y adonner ?] – un désastre. Mais pourquoi, pour qui ? Dans le mouvement qui apporte un yaourt dans un frigidaire, il faut au départ des vaches et une laiterie, mais il faut aussi des centaines de gens pour designer le pot, l’emballage, pour trouver les colorants, tester le goût, lancer la pub à la télé ; il faut des techniciens, des types qui impriment les emballages, qui collent les affiches sur les panneaux publicitaires, d’autres qui acheminent les pots de yaourts, qui les placent au bon endroit sur les gondoles, qui arrêtent ceux qui tentent de les voler, il faut des caissières, des fabricants de caisses enregistreuses. Retournons l’évidence : le monde des pots de yaourts ne fait pas vivre des milliers de gens, il accule à des vies insignifiantes. [Note du moine copiste : Vous vous souvenez, dans le même texte de Marx, le moment où il parle de ce travail qui « n’est pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail » ? C’est de cela qu’il s’agit ici] Des centaines de milliers d’heures seront libérées quand nous aurons de grandes laiteries d’où sortiront des pots sans marque et sans colorants. Une fois défait le monde du capital, les yaourts seront meilleurs et mille fois moins chronophages pour la communauté humaine.
Le sens commun (« qui ne travaille pas ne mange pas ») a tort pour au moins trois raisons :
1°) Parmi celles et ceux qui travaillent aujourd’hui, bon nombre se lèvent le matin sans mal, que leur travail les intéresse ou que l’amitié et l’esprit d’équipe leur apportent assez de satisfactions. Pourtant, ils/elles sont pour la plupart des salariés, conscients de vendre leur force de travail pour créer une richesse qui part dans d’autres poches que les leurs. Sans compter les diverses misères de la condition salariée, le poids de la hiérarchie, la hantise de la productivité, les harcèlements divers et la peur de perdre son emploi. Si malgré tout certains salariés tirent d’ores et déjà du plaisir de leur travail, que n’éprouveront-ils pas le jour où ce travail ne leur sera plus imposé par la nécessité de « gagner leur vie », où ils le choisiront librement ?  Et quand les ouvriers du bâtiment travailleront pour loger leurs frères et leurs soeurs et non plus pour engraisser les actionnaires des multinationales du BTP, l’ambiance sur les chantiers sera sans doute tout autre.
2°) Avec la fin du capitalisme démocratique, la quantité globale de travail diminuera. Le travail nécessaire continuera de baisser comme il le fait continûment depuis la fin du fordisme et la révolution de l’électronique (phénomène certes lié au basculement de la production vers les enfers industriels asiatiques, mais là aussi des craquements se font clairement entendre). Surtout, on verra disparaître l’immense masse du travail qui ne sert à rien sinon à manifester publiquement l’impératif de la servitude. Le capitalisme démocratique a créé des millions d’emplois dans le monde pour établir des normes de fonctionnement et de certification et évaluer leur mise en application. Dans le secteur dit public comme dans le privé, des experts inventent chaque jour de nouvelles procédures, fixent de nouveaux objectifs avec de nouveaux indicateurs, ce qui met au travail des foules d’auditeurs, comptables, contrôleurs, mathématiciens et spécialistes du reporting. Le démantèlement de ce bureau mondial, indispensable au fonctionnement abstrait et largement fictif du capitalisme démocratique, amènera une forte baisse du nombre de « postes de travail ». Mais ce qui était tenu pour un désastre à l’époque du travail obligatoire – la perte d’emplois, régulièrement déplorée par ministres ad hoc – donnera une grande souplesse dans le choix entre travail et non-travail : pour assurer l’indispensable production de biens réellement nécessaires, il y aura bien assez de travailleurs, libérés par l’évaporation de la société bureaucratique de consommation dirigée.
3°) Reste qu’il y aura toujours des travaux pénibles, salissants ou simplement fastidieux. En Occident, ils sont actuellement confiés aux groupes humais pour lesquels les masses blanches et chrétiennes ont le moins de considération, les derniers arrivés, les peaux les plus sombres. Répartir ces travaux entre tous, c’est lutter à la fois contre la ségrégation et contre un autre malheur : la division du travail. Théorisée par Platon, analysée par Marx, elle est aujourd’hui plus profonde que jamais. On dit que Louis XIV saluait courtoisement les femmes qui faisaient briller les parquets de Versailles. Un dirigeant actuel ne rencontre jamais les agents de nettoyage, qui ne font d’ailleurs pas partie de sa société. Dans son trajet quotidien en forme de L – branche horizontale depuis sa villa du Vésinet jusqu’au parking de sa tour, branche verticale de son trajet en ascenseur jusqu’à son bureau – le seul travailleur manuel qu’il côtoie est son chauffeur. Travail immatériel (pour ne pas dire « intellectuel ») et travail manuel tournent sur deux planètes différentes.
Distribuer entre tous les tâches nécessaires mais peu gratifiantes ne peut pas se réussir de façon autoritaire – ce que la révolution culturelle chinoise avait tenté en ce sens ressemblait plutôt à des camps de rééducation pour intellectuels, qui n’ont pas laissé de bons souvenirs. Faire accepter une juste répartition est une affaire d’échelle. Si j’ai choisi de continuer mon métier de dermatologue ou de libraire, et si dans ma rue ou celle d’à côté on a besoin d’un facteur, d’un balayeur ou d’un aide boucher, j’apprendrai l’un ou l’autre de ces nouveaux métiers et j’y consacrerai volontiers deux ou trois après-midis chaque semaine. Volontiers, car dans mon quartier, dans ma commune, chacun acceptera librement l’une de ces tâches essentielles parce que son sens s’imposera à tous. Les voisins deviendront des collègues et certains d’entre eux des amis. L’équipage d’un camion-poubelle peut être un petit groupe joyeux et soudé s’il est constitué de volontaires qui feront peut-être autre chose le mois suivant. L’attachement aux camarades de travail, on le voit tous les jours dans les tristes entreprises du capitalisme, a le pouvoir de renvoyer au second plan la nature pénible de la tâche. »

Illustration : Extrait de la bande dessinée de Gébé, L’An O1, parue entre 1970 et 1974 dans Politique-Hebdo, puis dans Charlie-Mensuel, puis Charlie-Hebdo (petite précision : le Charlie-Hebdo des années 70 était assez différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. Il a entre temps disparu, avant de reprendre sous la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. Cette différence est si prononcée que les fans du journal de la première heure, qui le considèrent comme véritablement contestataire, là où l’actuel serait surtout provocateur, appellent le « Charlie » qui nous est contemporain le « pseudo-Charlie », tant ils voient en celui-ci une trahison des objectifs de la première version). En 2000, la maison d’édition L’Association en a publié une réédition sous la forme d’un album. Entre temps, en 1973, en a été tiré un film, L’An 01, co-réalisé par Jacques Doillon, Gébé, Alain Resnais et Jean Rouch, autant de noms sans doute inconnu des plus jeunes lecteurs, mais on ne peut qu’encourager ceux-ci à chercher à voir, par tous les moyens qui leurs sont aujourd’hui disponibles, les oeuvres de ces grands réalisateurs.

Pour compléter, à propos de La Louve : http://www.lalouve.net/

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