Enrayer la machine

Que les machines puissent atteindre une vitesse d’exécution qui soit bien supérieure à celle de l’homme, c’est entendu. Pour autant, cette vitesse ne saurait être infinie et il y a toujours un point de rupture, une vitesse au-delà de laquelle la surchauffe va mettre fin à toute possibilité de mouvement.

Ce qui distingue l’homme de la machine, et donne sur celle-ci encore un peu de pouvoir, c’est que l’homme est capable d’en faire trop, ce qui est étranger à la nature même de la mécanique. Anecdote toute personnelle : lorsque je travaillais en tri postal, notre tâche consistait à programmer sur la chaine de distribution des sacs de colis, un code, qui indiquait à la chaîne où le sac devait être déposé, en fonction de sa destination. L’opération consistait donc à : lire la fiche indiquant cette destination, taper sur un clavier le code correspondant à la région dans laquelle le sac devait être envoyé, soulever le sac, et l’accrocher en haut, sur la chaîne de distribution. Et le sac partait vers de nouveaux horizons. Nous avions compris que la chaîne de distribution ne pouvait pas ingurgiter plus d’une certaine quantité de sacs de colis. Dès lors, quand nous pensions mériter une pause, nous en faisions trop, c’est à dire qu’on accélérait le rythme de l’indexage au-delà de ce que la mécanique pouvait ingurgiter. Les sacs s’accumulaient ainsi, jusqu’à ce que tout le système s’arrête. Intervenaient alors les équipes techniques, qui devaient désengorger et remettre tout le système de distribution en ordre de marche. La machine avait des limites, nous aussi, on nous demandait d’être toujours plus rapides, et on prenait l’entreprise au mot.

Evidemment, ceci est valable tant qu’il s’agit de machines mécaniques. La machine informatique, elle, est pour ainsi dire inépuisable. Certes, on peut saturer la mémoire de tel ou tel ordinateur, ou prendre de vitesse un smartphone en accumulant les tâches qu’il doit exécuter ou en provoquant une overdose de données. Mais l’augmentation de la puissance informatique étant constante, il est probable qu’on aurait du mal à produire, pour les ordinateurs, une image aussi nette que le traitement qu’impose ici Michael Marczewski à ses mécaniques physiques.

Reste que les êtres humains sont quasiment absents des courts métrages de Marczewski. On ne les devine qu’à travers l’anthropomorphisme des robots, ceux ci épousant les formes de l’humanité, sans disposer de l’aptitude à désirer changer de condition. Les machines ne produiront pas elles-mêmes leur propre mouvement luddite. Un détail, cependant, le rapprochent d’une certaine forme d’humanité : ce que les machines de Marczewski ont d’intéressant, c’est qu’elles ne produisent rien. Elles tournent en boucle dans une activité consistant à dépenser de l’énergie en pure perte, puisque leur activité est répétitive, et sans fin. On assiste à une somme d’actes gratuits, qui sont effectués dans le seul but d’être effectués. L’homme peut avoir parfois l’impression que son travail est du même ordre, répétition sans fin des mêmes tâches, sans distinguer ce à quoi tout cela mène. Mais en réalité, il y a toujours un but derrière le travail de chacun, même si ce n’est pas celui qui travaille qui atteint lui-même ce but. En revanche, s’il y a un acte répétitif qui ne porte aucun projet, qui n’a en lui-même aucun sens, qui perd l’homme à mesure qu’il l’exécute, c’est la consommation. Et subitement, les petites boites à musique de marxzewski deviennent une juste image de l’homme, moins quand celui-ci travaille, puisque les machines ne travaillent pas, que lorsqu’il consomme, activité qui est tout à fait à portée de la machine.


On ne saurait trop conseiller d’aller jeter un coup d’oeil aux autres mini-métrages de Michael Marczeweski, qui peuvent être vus sur sa page Vimeo : https://vimeo.com/mmarczewski

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