Que la joie demeure

 

«Suite  à des problèmes de type grec, je ne pourrai être votre obligé à Cannes.
Avec le festival, j’irai jusqu’à la mort, mais je ne ferai pas un pas de plus.
Amicalement.
Jean-Luc Godard.
»
2010

Petite remise à jour d’un article vieux de trois ans. Puisque l’occasion nous était donnée, hier, d’entrécouter l’Ode à la joie, qui est un extrait de la Neuvième symphnie de Beethoven. Il se trouve que, se questionnant sur l’essence de l’Europe (c’est un questionnement récurent chez lui), le philosophe slovène Slavov Zizek proposait en préface de son Bienvenue dans le désert du réel une méditation sur le choix de cette oeuvre comme hymne européen. Voici donc ce texte, précédé d’une courte présentation. En fin d’article, j’ai glissé la version de ce dernier mouvement de la 9ème dirigé par Bernstein, parce qu’hier soir, un peu horrifié par la version qu’on nous avoit glissée dans les oreilles, Fabrice Neaud, sur un réseau social, conseillait cette exécution. Et je fais bien plus confiance en ses oreilles qu’en les miennes dans ce domaine. 

Penser, c’est surfer sur les formes. Dès lors, être sensible aux formes, savoir les lire et les reconnaître, c’est devenir aussi habile, dans l’océan de la pensée, que ceux qui, aux alentours d’Hawaï, savent discerner les bonnes vagues pour se laisser porter par elles et dessiner sur leur onde leur propre trajectoire.

C’est peut-être le bon jour pour partager ici cet exercice de mise en tension de l’Europe avec son propre hymne officieux, tel que le réalise Slavoj Žižek dans la préface à son livre, Bienvenue dans le désert du réel (pour ceux qui ont, en lisant ce titre, une impression de déjà-vu, ce sont en fait les mots prononcés par Morpheus à Néo, dans Matrix au moment où le « réel » se révèle être une fiction, une « peau » recouvrant le désastre). Tout consiste ici à saisir, par l’oreille, une dissonance dans l’hymne européen pour y reconnaître la disharmonie de l’Europe elle-même. Ici aussi, il s’agit de déplacer le centre habituel de la préoccupation et de la discussion, pour n’y voir finalement qu’un bavardage agité, qui ne constitue jamais l’inquiétude à laquelle le projet européen devrait inviter.

« L’hymne officieux de l’Union européenne, qu’on a pu entendre à l’occasion de maints événements politiques, culturels ou sportifs, cet Hymne à la joie (Die Ode an die Freunde) extrait du dernier mouvement de la Neuvième Symphonie de Beethoven est un vrai « signifiant vide » qui peut servir à n’importe quoi. En France, il a été élevé par Romain Rolland au rang d’ode humaniste célébrant la fraternité des peuples (la « Marseillaise de l’humanité »); en 1938, il fut le clou du spectacle des Reichmusiktage (les « Jours de la musique du Reich ») et fut joué, zizekplus tard, pour l’anniversaire d’Hitler ; jusque dans les années 70, il était donné en l’honneur de la médaille d’or allemande lorsque les équipes olympiques de l’Ouest et de l’Est, réunies en une seule pour représenter l’Allemagne, participaient à la compétition ; le régime rhodésien de Ian Smith, partisan de la suprématie blanche, qui décréta l’indépendance à la fin des années 1960 afin de maintenir l’apartheid, en fit son hymne national. Même Abimaël Guzman, le meneur désormais sous les verrous de l’ultraterroriste Sentier lumineux, mentionna le quatrième mouvement de la Neuvième de Beethoven lorsqu’il fut interrogé sur ses goûts musicaux. Il n’est donc pas difficile d’imaginer un spectacle de fiction auquel assisteraient tous ceux qui sont des ennemis jurés, de Hitle à Staline, de Bush à Saddam, oubliant leurs oppositions pour participer à un moment magique de fraternité extatique…

Mais avant de dénigrer ce quatrième mouvement, de le considérer tel un morceau « détruit par son usage social », comme le soutient Adorno, notons quelques points particuliers sur sa structure. Au beau milieu du mouvement, après avoir entendu le thème de la joie dans ses trois variations orchestrales et vocales, quelque chose d’inattendu se produit, qui trouble les critiques depuis qu’il a été joué pour la première fois, voilà cent quatre-vingt un ans : à la mesure 331, le ton change complètement et, au lieu de la progression solennelle de l’hymne, le thème de la joir est repris dans le style de la Marcia turca (Marche turque), une musique militaire pour instruments à vent et percussions que les armées européennes avaient empruntée aux janissaires turcs ; la manière est celle d’une parade populaire et carnavalesque, d’un spectacle moqueur (certains critiques sont même allés jusqu’à comparer à des pets les grognements des bassons et des grosses caisses qui accompagnent le début de la Marcia turca…). A partir de là, tout se dégrade, et l’on ne retrouve plus la dignité simple et solennelle ; la cadence finale, des plus étranges, ne sonne plus du tout comme du Beethoven mais plutôt comme une version boursouflée du final de L’Enlèvement au sérail de Mozart, combinant les éléments « turcs » avec le faste du spectacle rococo. (Et n’oublions pas la leçon de cet opéra de Mozart : la figure du despote oriental y est présentée comme celle du vrai maître éclairé.) Ainsi, le final est un drôle de mélange d’orientalisme et de régression au clacissisme de la fin du XVIIIè siècle, un double retrait du présent historique, un aveu silencieux du caractère purement fantasmatique de cette joie de la fraternité universelle.

Que faire, alors ? Changer de perspective et envisager que la première partie du quatrième mouvement est aussi problématique : les choses ne commencent pas à clocher à partir de la mesure 331, elles clochent depuis le début. Reconnaissons qu’il y a du faux-semblant insipide dans cet Hymne à la joie et que le chaos qui surgit à partir de la mesure 331 est une sorte de « retour du refoulé », symptôme de ce qui clochait depuis le début. Et si nous avions par trop domestiqué L’Hymne à la joie, et si nous nous étions trop habitués à le considérer comme un symbole de joyeuse fraternité ? Et s’il était nécessaire de s’y affronter à nouveaux frais ?

Cela ne vaut-il pas pour l’Europe aujourd’hui ? Après avoir invité des millions d’êtres à s’enlacer, du plus élevé au plus insignifiant (vermisseau), la deuxième strophe s’achève de manière inquiétante : « Und wer’s nie gekonnt, der stehle weinend sich aus dem Bund » (« Mais vous que nul amour d’effleure, en pleurant, quittez ce choeur ! »). Que L’Hymne à la joie de Beethoven soit devenu l’hymne non officiel de l’Europe n’est pas sans ironie qui tient bien sûr au fait que la cause principale de la crise de l’Union est précisément la Turquie : si l’on en croit la majorité des sondages, l’une des principales raisons invoquées par ceux qui ont voté « non » aux derniers référendums en France et aux Pays-Bas était la peur des immigrés venus d’Orient, une peur qui s’articule politiquement à l’opposition à l’entrée de la Turquie dans l’Union. Le « non » peut être posé en termes populistes et droitiers (non à la menace culturelle turque, non au travail immigré turc bon marché) ou en termes multiculturalistes et libéraux (la candidature de la Turquie ne devrait pas être retenue en raison du traitement que ce pays réserve aux Kurdes, de son incurie des droits de l’homme). La réponse opposée, le « oui », est aussi fausse que la cadence finale de Beethoven… Devrait-on alors admettre la Turquie dans l’Union ou la laisser « sortir à pas feutrés hors de l’Union (aus dem Bund – quitter le choeur) » ? L’Europe survivra t-elle à la « Marche turque » ? Et si, comme dans le final de la Neuvième de Beethoven, le vrai problème n’était pas la Turquie mais la mélodie elle-même, la chanson que l’Union européenne telle qu’elle nous est jouée par l’élite pragmatique, technocratique et postpolitique bruxelloise ? C’est d’une mélodie totalement neuve, d’une nouvelle définition de l’Europe dont nous avons besoin.

Où en sommes-nous donc aujourd’hui ? L’Europe est prise en tenaille entre l’Amérique d’un côté et la Chine de l’autre. L’Amérique et la Chine, métaphysiquement parlant, cela revient à la même chose : la même frénésie désespérée de technologie déchaînée, un mode de vie déraciné pour l’homme moyen. Lorsque le coin le plus reculé du monde a été conquis par la technique et peut être exploité économiquement; lorsque tout ce qui arrive sur la planète, à n’importe quel endroit, à n’importe quel moment, est accessible ; lorsque, à travers la « couverture médiatique en direct », on peut simultanément « vivre » un combat dans le désert irakien et la représentation d’un opéra à Pékin ; lorsque, à l’heure du réseau digital mondial, le temps n’est plus  que vitesse, instantanéité et simultanéité ; lorsque le gagnant d’un jeu de télé-réalité est considéré comme le grand homme d’un peuple ; alors, oui, surgit de tout ce tumulte, tel un spectre, la question : et pourquoi ? – pour aller où ? – et alors ?…

Quiconque un tant soit peu familier de l’oeuvre de Heidegger reconnaîtra facilement dans ce paragraphe la paraphrase ironique de son diagnostic de la situation de l’Europe du milieu des années 1930 (Einführung in die Metaphysik [Introduction à la métaphysique, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1980 (NdT)]). Il est effectivement nécessaire, pour nous les Européens, d’opérer ce que Heidegger a appelé une Auseinandersetzung, une confrontation interprétative aux autres comme au passé de l’Europe elle-même dans toutes ses dimensions, de ses racines antiques et judéo-chrétiennes à l’idée récemment défunte d’Etat-providence. L’Europe est aujourd’hui clivée entre le prétendu modèle anglo-saxon (accepter la « modernisation » : l’adaptation aux règles du nouvel ordre mondial) et le modèle franco-germanique (sauver tout ce qu’il est possible de sauver dans l’Etat-providence caractéristique de la « vieille Europe »). Bien qu’opposées, ces deux options sont les deux faces de la même pièce. Le vrai pour nous ne consiste ni à faire retour vers une quelconque forme idéalisée du passé – ces modèles sont clairement exsangues – ni à convaincre les Européens que la survie d’une puissance mondiale passe par une adaptation aussi rapide que possible aux dernières orientations de la mondialisation. Mais la pire option serait sans doute la recherche d’une « synthèse créatrice » à l’intérieur des traditions mondialistes de l’Europe, tendant vers ce qu’on serait tenté d’appeler « une mondialisation à visage européen ».

Chaque crise est en elle-même une incitation à un nouveau départ ; chaque effondrement de mesures pragmatiques et stratégiques à court terme (pour la réorganisation financière de l’Union, etc.) une bénédiction dissimulée, la chance de reconsidérer les fondations elles-mêmes. C’est d’une récupération par la répétition (Wieder-Holung) dont nous avons besoin : par la confrontation critique avec la tradition européenne tout entière, il s’agit de répéter la question : « Qu’est-ce que l’Europe ? « , ou, plutôt, « Qu’est-ce que cela signifie pour nous d’être européens ? », donc de formuler un nouveau commencement. La tâche est difficile, elle nous oblige à prendre le grand risque de sauter dans l’inconnu. Car la seule alternative est celle de la lente déliquescence, la transformation progressive de l’Europe en ce que la Grèce était devenue pour l’Empire romain arrivé à maturité : une destination pour le tourisme culturel nostalgique, sans aucune importance réelle.

Dans ses Notes pour une définition de la culture, le grand conservateur T. S. Eliot a fait remarquer qu’il existe des moments où le seul choix qui se présente est celui du sectarisme ou de l’incroyance, lorsque le seul moyen de garder une religion vivante consiste à opérer une séparation sectaire d’avec son corps principal. C’est notre seule chance aujourd’hui : la seule manière de maintenir un héritage européen renouvelé passe par le biais d’une « séparation sectaire » d’avec ce même héritage européen classique, par une séparation d’avec le corps moribond de la vieille Europe. Une telle rupture devrait permettre de remettre en question les prémisses mêmes que nous avons tendance à accepter comme un destin, comme les données non négociables de notre difficile situation : le phénomène habituellement désigné du nom de « nouvel ordre mondialisé » et la nécessité, par la modernisation », de s’en accomoder. Pour le dire franchement, si le nouvel ordre mondial émergeant est le système non négociable qui nous est imposé à tous, alors l’Europe est perdue. La seule solution, pour l’Europe, est de prendre le risque de dissiper l’envoûtement qui fait ce destin. Rien ne saurait être accepté comme inviolable dans cette nouvelle fondation, pas plus que la nécessité de la « modernisation » économique que les fétiche libéraux et démocratiques les plus sacrés. »

Slavoj Žižek – Bienvenue au réel européen, préface de Bienvenue dans le désert

En complément, voici l’extrait du Pervert’s Guide to ideology dans lequel Zizek aborde l’hymne européen : 

Voici les paroles de cette Ode à la Joie, qui sont en fait extraite d’un poème de Friedrich von Schiller, écrit en 1785, légèrement modifié :

O Freunde, nicht diese Töne!
Sondern laßt uns angenehmere anstimmen
und freudenvollere.
Ô amis, pas de ces accents !
Mais laissez-nous en entonner de plus agréables,
Et de plus joyeux !
Freude, schöner Götterfunken
Tochter aus Elysium,
Wir betreten feuertrunken,
Himmlische, dein Heiligtum!
Deine Zauber binden wieder
Was die Mode streng geteilt;
Alle Menschen werden Brüder,3
Wo dein sanfter Flügel weilt.
Joie, belle étincelle divine,
Fille de l’assemblée des dieux,
Nous pénétrons, ivres de feu,
Céleste, ton royaume !
Tes magies renouent
Ce que les coutumes avec rigueur divisent ;
Tous les humains deviennent frères,
Là où ta douce aile s’étend.
Wem der große Wurf gelungen,
Eines Freundes Freund zu sein;
Wer ein holdes Weib errungen,
Mische seinen Jubel ein!
Ja, wer auch nur eine Seele
Sein nennt auf dem Erdenrund!
Und wer’s nie gekonnt, der stehle
Weinend sich aus diesem Bund!
Que celui qui a su trouver la chance,
D’un ami être un ami ;
Qui a faite sienne une femme accorte,
Joigne à nous son allégresse !
Oui, même celui qui ne nomme sienne
Qu’une seule âme sur tout le pourtour de la terre !
Et qui jamais ne le put,
Qu’il se retire en tristesse de cette union !
Freude trinken alle Wesen
An den Brüsten der Natur;
Alle Guten, alle Bösen
Folgen ihrer Rosenspur.
Küsse gab sie uns und Reben,
Einen Freund, geprüft im Tod;
Wollust ward dem Wurm gegeben,
und der Cherub steht vor Gott.
La joie, tous les êtres en boivent
Aux seins de la nature ;
Tous les bons, tous les méchants,
Suivent sa trace de rose.
Elle nous donna les baisers et la vigne ;
Un ami, éprouvé jusque dans la mort ;
La volupté fut donnée au vermisseau,
Et le Chérubin se tient devant Dieu.
Froh, wie seine Sonnen fliegen
Durch des Himmels prächt’gen Plan,
Laufet, Brüder, eure Bahn,
Freudig, wie ein Held zum Siegen.
Joyeux comme volent ses soleils
Au travers du somptueux plan du ciel,
Allez, frères, votre voie,
Joyeux comme héros à la victoire.
Seid umschlungen, Millionen!
Diesen Kuß der ganzen Welt!
Brüder, über’m Sternenzelt
Muß ein lieber Vater wohnen.
Ihr stürzt nieder, Millionen?
Ahnest du den Schöpfer, Welt?
Such’ ihn über’m Sternenzelt!
Über Sternen muß er wohnen.
Soyez enlacés, millions.
Ce baiser de toute la terre !
Frères ! Au-dessus de la voûte étoilée
Doit habiter un très cher Père.
Vous fondez à terre, millions ?
Pressens-tu le Créateur, monde ?
Cherche-le par-delà le firmament !
C’est au-dessus des étoiles qu’il doit habiter.

 

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