Lumière noire

Il faut, aussi, lire des textes qu’on ne comprend pas; qu’on ne comprend pas tout de suite, qu’on ne comprend décidément pas, qu’on ne comprendra jamais tout à fait. Ces mots sont susceptibles de nous accompagner une vie entière, nous devançant dans l’obscurité sans pour autant l’éclairer tout à fait, comme une présence amicale qui nous devancerait, en éclaireurs.

On trouve aussi bien, chez Alain, des passages brillants de clarté et de pédagogie, que des moments où on le sent animé d’un telle énergie spirituelle que son texte semble s’envoler dans des propos qui témoignent moins d’une analyse que de la force de l’intuition qui submerge sa pensée. Evidemment, ces moments ne doivent rien au délire, et tout au raisonnement. Mais tout se passe un peu comme si les analyses, la réflexion, l’argumentation, tous ces actes de pensée un peu rigides, pouvaient mener à une révélation vertigineuse.

On précisera que ce niveau d’incandescence de la pensée, et ce ton enfiévré n’est pas ce qui est attendu à l’examen. Ce qu’on attend de l’élève, c’est qu’il soit capable du raisonnement et des analyses qui conduisent à un tel embrasement. De cette phase du travail, on peut juger et évaluer la qualité. En revanche, dans ce qui suit, Alain dépasse toute évaluation possible, comme le font souvent des auteurs qui sont en tension vers quelque chose qui dépasse l’entendement, qui parviennent pendant quelques lignes, un chapitre parfois, à entrer en phase avec l’objet de leurs méditations, produisant alors des paroles dont on ne sait plus si elles relèvent de la prophétie ou de l’analyse. Pascal fait ce genre de choses, Camus fait ce genre de choses. Alain aussi parfois. Leur pensée produit parfois de telles ondes qu’ils peuvent, littéralement, surfer à sa surface, se laisser porter, et écrire. Et ce n’est pas parce que ce n’est pas ce qui est demandé à l’examen qu’il ne faut pas envisager ce genre d’expression comme un des buts possibles de la philosophie.  

Ce qui est intéressant, c’est que ces passages éblouissants (ou obscurs, finalement, ça revient au même) se focalisent parfois sur ce qu’on croit connaître, ou maîtriser, donnant soudain un relief inattendu à ce qui nous était jusque là familier. 

Ici, Alain évoque l’allégorie de la caverne, fameuse ouverture du Livre 7 de la République, de Platon. On pensait en avoir visité tous les recoins, avoir médité son écran, ses sources de lumières, son muret, ses objets en mouvement. On pensait en avoir déjà trouvé des échos à droite à gauche, dans les salles de cinéma, dans La Jetée, de Chris Marker. Mais Alain va passer cette image aux filtres de sa propre méditation, augmenter les contrastes, pousser les formes au-delà d’elles-mêmes, utiliser le mythe pour produire une synthèse de la connaissance elle-même, et montrer finalement qu’il n’y a pas d’opposition entre le mythe et la connaissance objective, scientifique, et suprêmement mathématique. La philosophie invite à dépasser le mythe, mais elle réclame aussi qu’on y revienne, qu’on s’échappe de la simple image (et la caverne, les prisonniers, sont de simples images, des ombres (et d’ailleurs les ombres sont elles aussi une image, des images qui sont en tant qu’images, images d’autre chose)), pour aller vers ce dont elles partagent la forme. Les idées, les formes suprêmes de la pensée. Mais il faut revenir vers les ombres originelles, non pas pour oublier les idées, mais pour entretenir le mouvement entre les unes, et les autres, habiter ce mouvement de va et vient, d’ascension et re-descente, parce que le but, finalement, c’est la reconnaissance des formes, de voir en l’ombre la forme dont elle est l’image, et en tout mythe la part de vérité qui lui donne forme. 

Voici donc ce passage, où Alain nous invite à courir dans l’obscurité, la lumière en face, totalement éblouis, les yeux grands ouverts pourtant, et l’esprit en feu :

« (…) il ne faut rien changer des mythes, si l’on veut les comprendre, et c’est ce que Platon déjà nous enseigne. Mais il faudrait presser encore une fois selon sa forme le mythe de la caverne, qui est le mythe des mythes, enfin l’imagination non plus réglée mais réglante. Nous sommes tous en cette caverne ; nous ne voyons et ne verrons jamais que des ombres. Le sage se sauve d’abord de croire, par le détour mathématique ; mais il reviendra à sa place d’homme ; il y revient d’instant en instant ; entendez qu’il ne la quitte point, les yeux fixés un moment ailleurs, mais revenant là. C’est un voyage d’esprit que Platon propose ici au captif ; c’est l’attention seulement qui rompt les liens du corps, et qui s’exerce à penser selon un autre ordre ; c’est dans la caverne même qu’elle s’élance, composant d’abord des ombres ébarbées, qui sont les figures mathématiques, et de là s’élevant aux modèles du bien penser, qui sont les idées, et enfin à la règle du bien penser, qui est la règle du bien. Dès lors, et semblable à celui qui a passé derrière le petit mur et qui a surpris le secret du montreur d’images, le sage sait revenir aux premières apparences, ouvrant tout grands ses yeux de chair ; et de là il remonte aux formes véritables, que les ombres lui font voir, qu’elles font voir à tous, sans une erreur en elles, par une erreur en eux, qui est de ne point connaître assez leur propre loi. Les ombres sont toutes vraies, comme elles paraissent. Toutes les ombres d’un homme expliquent la forme de l’homme, et en même temps la caverne, le feu, et la place même de l’homme enchaîné. Je n’ai point cru que cette ombre arrondie et cette autre ombre dentelée fussent le signe de la même chose ; je n’ai pu le croire ; je devais pourtant le croire. Ainsi les affirmations et les négations sont ensemble pardonnées. (…) Tout est vrai en sa place ; et, par ce refus de refus, le monde existe, pur, fidèle, et tout vrai. Je veux donc conter comment une ombre, jusque-là incompréhensible, prit place parmi les choses de ce monde et les confirma. »

Alain; Les Idées et les âges, 1927

Toutes les illustrations sont des photogrammes extraits du film de Chris Marker, La Jetée, qui est lui aussi ce genre de compagnon éclaireur. Ces images arrêtées sont aussi, dans leur immobilité, des extraits du film, qui ont leur durée propre. Contrairement aux apparences, ce ne sont pas des images arrêtées, puisque lors de la projection du film, elles sont semblables à ce qu’elles sont arrêtées. Une même forme, deux réalités différentes. La Jetée est un trajet de la caverne à son extérieur. C’est aussi un voyage retour, purement intérieur. 

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