Ce qui suit est le développement d’une séquence commencée en cours, du temps on il y avait encore cours, consacrée à l’étude d’un extrait du premier chapitre du Discours de la méthode, au moment où Descartes évoque la période durant laquelle il a commencé à voyager. Comme ce texte avait été proposé comme « sujet zéro » de l’épreuve de HLP, on pourrait penser que ce développement est un « corrigé » de l’épreuve elle-même. Il ne faudrait pas céder à la tentation de croire ceci au-delà du raisonnable : ce genre d’épreuve ne permet pas d’en proposer LE corrigé. Et ce document est trop long pour qu’un élève le propose dans le temps de l’épreuve. C’est plutôt une proposition de lecture de ce texte, qui vise à en cerner l’intérêt philosophique et à tracer des perspectives qui permettent de le comprendre, et de penser à partir de lui. C’est après tout l’objectif de Descartes lui-même.

Voici l’extrait étudié :

C’est pourquoi, sitôt que l’âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs[1], je quittai entièrement l’étude des lettres. Et me résolvant de ne chercher plus d’autre science, que celle qui se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j’employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, à m’éprouver moi-même dans les rencontres que la fortune me proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient, que j’en pusse tirer quelque profit. car il me semblait que je pourrais rencontrer beaucoup plus de vérité, dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l’événement le doit punir bientôt après, s’il a mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet, touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet, et qui ne lui sont d’autre conséquence, sinon que peut-être il en tirera d’autant plus de vanité qu’elles seront plus éloignées du sens commun, à cause qu’il aura dû employer d’autant plus d’esprit et d’artifice à tâcher de les rendre vraisemblables. Et j’avais toujours un extrême désir d’apprendre à distinguer le vrai d’avec le faux, pour voir clair en mes actions, et marcher avec assurance en cette vie.

Il est vrai que, pendant que je ne faisais que considérer les mœurs des autres hommes, je n’y trouvais guère de quoi m’assurer, et que j’y remarquais quasi autant de diversité que j’avais fait auparavant entre les opinions des philosophes. En sorte que le plus grand profit que j’en retirais était que, voyant plusieurs choses qui, bien qu’elles nous semblent fort extravagantes et ridicules, ne laissent pas d’être communément reçues et approuvées par d’autres grands peuples, j’apprenais à ne rien croire trop fermement de ce qui ne m’avait été persuadé que par l’exemple et par la coutume, et ainsi je me délivrais peu à peu de beaucoup d’erreurs, qui peuvent offusquer[2] notre lumière naturelle, et nous rendre moins capables d’entendre raison.

DESCARTES, Discours de la méthode, I, 1637


[1] « La sujétion de mes précepteurs » : la tutelle, l’autorité de mes maîtres

[2] « Offusquer » : choquer, aller à l’encontre de

Introduction

Dans le récit autobiographique que livre Descartes dans son Discours de la Méthode, le philosophe français revient sur la période d’intense activité intellectuelle qui est la sienne quand, achevant ses études, il entreprend de voyager.  Si c’est son père qui décide, à la fin de son cursus de droit effectué à Poitiers, de l’envoyer à Paris afin qu’il y apprenne « la vie » et fasse ses premières armes dans les professions juridiques, c’est René Descartes lui-même qui décide ensuite, pour échapper au tumulte de la vie parisienne, de s’engager dans l’armée, ce qui lui donne l’occasion de partir tout d’abord en Hollande, puis en Allemagne. Pourtant, ce n’est pas le désir d’aventure qui le guide. Au contraire, ces premiers voyages, qui seront suivis d’une vie entière de déplacements à travers toute l’Europe et de longues périodes d’installation hors du territoire français, sont paradoxalement motivés par un désir de retour sur soi, et une quête de tranquillité. Dans la première partie du Discours, le philosophe donne les raisons d’une telle volonté d’aller voir ailleurs ce qui se vit, et ce qui se pense. Et si l’objectif de ce projet est de s’approcher le plus possible de la vérité, nous verrons que le voyage permettra de gagner une liberté qui autorise à faire usage, de façon autonome, de son propre bon sens,  à ne plus se laisser impressionner, ni par les savants, ni par ses propres habitudes culturelles et intellectuelles. On comprendra alors pourquoi cette quête de vérité prend ici la forme d’un discours, et non d’un traité comme il était d’usage d’en écrire au 17ème siècle quand on prétendait faire œuvre de science.

Faire preuve de bon sens

Les voyages marquent tout d’abord pour Descartes le début d’une nouvelle période dans sa vie. Et quelle que soit la dette qu’il a envers ses professeurs, partir ainsi est pour lui une forme de libération. Jusque-là il était en effet assujetti à ses précepteurs, c’est-à-dire qu’il recevait d’eux les connaissances qui devenaient les siennes. Ce faisant, il n’était que le réceptacle d’une pensée dont il n’était pas lui-même l’auteur, et il aurait pu se permettre de reproduire à l’identique leur pensée, et de ne pas faire usage de cette faculté centrale, plusieurs fois évoquée dans ce passage : le sens commun. Si on veut prendre la mesure de l’importance de celui-ci pour Descartes, il faut avoir en tête que c’est cette faculté qui donne au Discours de la méthode ses tout premiers mots : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ». C’est celle qui nous rend capables de bien juger, c’est-à-dire d’émettre des jugements qui échappent à l’erreur, et s’approchent donc le plus possible de la vérité. La façon dont Descartes en parle permet de comprendre ce qui justifie pour lui de voyager : si le bon sens est une faculté commune, et si dans le monde entier elle est également partagée, alors il n’est pas nécessaire de demeurer chez soi pour la côtoyer. L’erreur, ce serait même de croire qu’on en soit mieux pourvu ici qu’on ne le serait ailleurs. En réalité, où qu’on aille, le bon sens est le même. Et la raison de cette universalité, Descartes l’a trouvée en étudiant les sciences. Comme bien d’autres, il a remarqué ceci : plus une discipline est fondée sur un strict usage de la raison, plus les hommes qui la pratiquent parviennent à se mettre d’accord, et à affirmer ensemble des jugements semblables. Partout, quel que soit le peuple qui les pratique, les mathématiques sont semblables, uniformes, universelles, à tel point qu’un mathématicien du 21ème siècle ne fait aujourd’hui que développer des jugements déjà présents dans l’antiquité, avec lesquels il est en accord. Et si on imaginait rencontrer un jour une espèce extraterrestre douée de raison, on peut raisonnablement penser que dans tous les domaines, elle se distinguerait des êtres humains, mais sur les mathématiques, elle serait en revanche en accord, parce que les règles du raisonnement sont universelles, et que les objets mathématiques le sont aussi.

Lire le grand livre du monde

Mais si Descartes pense ainsi que le bon sens se trouve partout, identique, alors pourquoi vouloir voyager ? Pourquoi chercher ailleurs ce qui se trouve chez soi ? C’est là ce qui semble être le paradoxe de ce projet. C’est un motif qu’on rencontre souvent chez Descartes, et qu’il exprime dès la deuxième phrase de cet extrait. La science, c’est-à-dire la connaissance, il veut la puiser, de lui-même, à deux sources, et ne plus la recevoir passivement. Or ces deux sources sont diamétralement opposées l’une et l’autre. La première, c’est lui-même : « me résolvant de ne chercher plus d’autre science, que celle qui se pourrait trouver en moi-même ». Ce que nous avons dit du bon sens permet de le comprendre : se trouvant pleinement en chacun de nous, on peut y puiser par soi-même pour y trouver la vérité, ne serait-ce, comme on l’a vu, que dans le domaine de la pure logique, et donc des mathématiques. Mais la seconde source du savoir est plus étonnante, car Descartes la désigne comme « le vaste livre du monde ». Dans la mesure où Descartes sort précisément de « l’étude des lettres », on comprend donc qu’ici, il oppose deux livres : ceux qui contiennent la pensée menée par d’autres êtres humains, et le monde, qu’il décrit comme un autre livre. Dire du monde qu’il est un livre, c’est affirmer que celui-ci peut être connu en le parcourant, et qu’on peut le lire. Or c’est bien là le projet de la science. Qu’on pense en particulier à l’étude menée, en biologie, sur l’ADN, qui consiste précisément à considérer les séquences génétiques comme des éléments d’un texte dont on peut isoler les caractères, pour apprendre à les lire. Ce que signifie ainsi Descartes, c’est une prise de distance avec les deux types de livres dans lesquels on puisait jusqu’alors la connaissance : les traités, c’est-à-dire les livres savants contenant la connaissance dogmatique constituée par les grands penseurs du passé, à apprendre et à transmettre à l’identique, mais aussi les livres sacrés, Ancien et Nouveau Testaments, dans lesquels on puisait la connaissance des vérités fondamentales révélées. Dans Les Principes de la philosophie, Descartes écrit que « nous avons été enfants avant que d’être hommes ». C’est de ceci qu’il s’agit ici : il y a un temps pour recevoir la pensée des autres, et il y a un temps pour penser par soi-même. Mais si ce passage à l’âge adulte justifie bien qu’on soit dès lors autonome, on ne comprend toujours pas quel intérêt il y aurait à aller « lire le monde » en voyageant.

Prendre ses distances avec les repères imposés

La première raison consiste précisément dans le fait de s’éloigner de ceux qui font autorité. Jusque-là, Descartes a vécu en compagnie de prescripteurs qui lui ont transmis ce qu’il faut savoir, une connaissance officielle, reconnue, officielle. Ainsi, jusque-là il a été soumis à cette autorité. Le fait que les mots autorité et auteur aient la même origine étymologique doit être ici considéré comme éclairant : Etre sous l’autorité d’un autre, c’est se laisser éclairer par sa parole, mais n’être dès lors pas l’auteur de ses propres jugements. Or, il y a quelque chose d’absurde à cette situation, puisqu’en réalité chacun est capable, grâce à sa lumière naturelle, c’est-à-dire à son bon sens, d’être l’auteur de ses jugements. S’éloigner des maîtres, c’est prendre ses distances avec les esprits supérieurs, ceux qui en imposent ; c’est donc se rapprocher de l’homme et de la femme tels qu’on les rencontre dans le monde, rencontrer les communs des mortels. Les maîtres sont ceux qui étudient, pensent et écrivent. Les autres hommes, eux, agissent. Et si Descartes veut les rencontrer, c’est parce qu’ils portent, eux aussi un savoir, quand bien même celui-ci est méprisé. Ainsi, la majeure partie du propos de Descartes, dans cet extrait, consiste à affirmer sa préférence pour ceux qui sont impliqués dans le monde, ceux qui y travaillent et y sont engagés, et à  définir les lettrés comme des spéculateurs, dont la pensée est vaine puisqu’elle n’atteint même pas le but qu’elle prétend poursuivre. Cette vanité des penseurs, Descartes la développera de nouveau dans la 6ème partie du Discours, quand il affirmera que, désormais, il y a une science nouvelle qui va remplacer la « philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles ». Cette science nouvelle, c’est la fusion entre la connaissance purement théorique qui est celle des anciens, fondée certes sur la raison, mais déconnectée de toute forme d’expérience réelle, et donc du monde tel qu’on peut le lire, et un autre savoir, qui ne sait parfois pas qu’il en est un, celui des artisans, des travailleurs, ce « savoir-faire » qui a de véritables conséquences sur le monde. Ce versant ci du savoir, on devine que ce n’est pas dans les cabinets d’étude ni dans les bibliothèques qu’il a pu le rencontrer, mais auprès de ceux qui, au quotidien, se confrontent au monde et en déchiffrent les caractères.

Diversifier, c’est relativiser

La deuxième raison de cet élan vers l’ailleurs, c’est la quête de la diversité. Tout au long de cet extrait, on retrouve plusieurs fois cette idée qu’en allant dans le monde, au hasard, on va y être confronté à tout ce qui fait de l’humanité un ensemble non homogène : les humeurs sont diverses, comme le sont les conditions, les expériences sont singulières, les mœurs sont partout différentes, parce que les manières de vivre se construisent localement. Et comme Descartes, chacun a déjà fait l’expérience de la difficultés qu’il y a parfois à s’adapter à des façons de vivre qui ne sont pas les nôtres. L’intérêt qu’il y a à être ainsi témoin de ces différentes façons de vivre, c’est de constater que ce qui nous semble étonnant, désarmant ou même choquant chez les autres est évidemment regardé comme allant de soi par ceux pour qui il est habituel de penser et vivre ainsi. Or, chacun ayant a priori un rapport ethnocentré à sa propre culture, on croit spontanément que ce qu’on pense, quand on pense conformément à la tradition qu’on a reçue, nous permet d’être « dans le vrai » : nous mangeons ce qu’il faut manger, nous écoutons la musique qui doit être écoutée, regardons les films qui méritent d’être regardés, nous nous comportons moralement tel que le devoir véritable nous l’impose, et pensons donc ce qu’il faut penser. Dès lors, à nos yeux, plus les autres s’éloignent du standard que constitue notre culture, et plus ils se trompent. Voyager permet d’éprouver ce sentiment à l’envers. Soudain, l’ensemble de ce qui est pour moi évident devient extravagant et ridicule aux yeux des autres. Et ce qui a mes yeux relève de l’incompréhensible, et parfois du scandaleux, peut parfaitement faire partie du quotidien ailleurs sur Terre. Ce que permet le voyage, c’est une relativisation de tout ce qui semble trop absolument évident. Et pour faire un lien avec le domaine du langage et de la parole, on sait à quel point notre langue nous semble naturelle, puisque non seulement nous parlons grâce à elle, mais nous rêvons en elle, et pensons avec ses mots. Pourtant, le voyage fait toucher du doigt la grande relativité de la langue qu’on parle : ailleurs, on ne nomme pas les choses de la même façon. Il y a des choses que les autres ne nomment pas du tout, tandis qu’ils ont des noms pour des choses qui nous semblent ne pas exister, précisément parce que nous n’avons pas de mot pour les désigner. Il en va ainsi pour absolument tout ce qui est culturel. Voyager, c’est donc provoquer en soi un doute considérable vis-à-vis de ce qu’on croit être vrai. Or ce doute est précisément, chez Descartes le cœur de cette fameuse méthode qui donne son titre au Discours : avant même de découvrir la vérité, il est nécessaire de débusquer l’erreur, et ce n’est pas si facile, car il n’y a rien qui semble aussi vrai qu’une erreur. Si l’erreur semblait fausse, on ne se tromperait jamais. Douter est donc un acte volontaire, qui consiste à émettre l’hypothèse que ce qu’on pense puisse être faux. Voyager, c’est se rendre compte que bon nombre de nos convictions ont été inscrites en notre esprit « par l’exemple et par la coutume ». C’est se rendre compte qu’une telle source n’est pas fiable, puisque si on était né là où d’autres exemples sont donnés à voir, et d’autres coutumes sont pratiquées, alors on penserait aussi autre chose que ce qu’on pense.

Discourir, plutôt que professer (Conclusion)

Pour finir, l’idée de voyage se trouve au cœur même du Discours de la méthode. Descartes aurait pu le présenter comme un traité, mais il ne l’a pas fait. Le traité aurait imposé sa pensée comme une connaissance d’ordre scientifique à recevoir telle quelle, sans la discuter, dans le respect de l’autorité de « Maître Descartes ». Une telle présentation professorale aurait été incohérente, puisque le propos du philosophe ici, c’est de remettre en question le fait qu’une telle autorité puisse garantir d’accéder à la vérité. Descartes ne dit pas ici quoi penser. Son projet consiste plutôt à indiquer comment on peut bien penser par soi-même. Le titre complet de sa publication permet de mieux comprendre cette proposition : Discours de la méthode, pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences. Il s’agit donc du point de départ d’une recherche, et non de son accomplissement. Etymologiquement, le verbe discourir vient du latin discurrere, qui signifie aller de côté et d’autre, pour le dire autrement, errer à droite à gauche, un peu au hasard. Le Discours est un voyage dans le territoire du savoir, qui a pour but d’y voir plus clair, et d’y marcher plus droit. Il s’agit, comme quand on passe son permis, d’apprendre à bien conduire. Descartes ne nous propose pas d’être un précepteur supplémentaire, un professeur qui nous ferait la leçon pour nous interroger par la suite. Il est plutôt un éclaireur qui ouvre une piste, nous invite à le suivre un temps pour ensuite marcher de son propre pas, et contribuer enfin à l’écriture collective du grand livre du monde.

Faut-il douter de tout ?

Bruce tout puissant

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