Des visages défigurent

Contexte

Dans le numéro 782 des Inrockuptibles, on peut lire page 32 le témoignage d’une femme, victime de violences masculines, qui conclut son propos en affirmant qu’il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’au viol pour qu’il y ait une agression. « Il faut que les garçons sachent que dire à une fille qui passe ‘Mademoiselle, vous êtes charmante ‘, ce n’est pas un compliment, c’est le début d’une agression. Une manière de s’approprier son corps. Le début du viol. »

Introduction : poser le problème.

Dans le cadre d’une réflexion menée avec des élèves de seconde autour de la question de l’altérité, qui a mené à creuser les rapports complexes que tissent les êtres humains entre eux, du « simple » fait qu’ils se trouvent être simultanément sujet pour soi et objet pour les autres, il nous a semblé que ce témoignage pouvait servir de point de départ pour mettre en œuvre les distinctions et concepts croisés ensemble durant ces quelques heures. Une affirmation simple, mais tragique, et des réactions, parfois empathiques, parfois presque scandalisées face à cette affirmation qui pouvait sembler, au premier abord, excessive. De fait, la prendre au sérieux, ce serait prendre le risque d’interdire purement et simplement le premier pas vers l’autre, parfois maladroit, qui permet d’entrer en contact, tout simplement parce que ça fait partie de ce qu’on désire. Mais ne pas entendre ce qui est dit là, c’est aussi prendre le risque que ces premiers pas maladroits constituent, sans le savoir, un acte de domination, parfois inconscient, parfois tout à fait maîtrisé. Après tout, la politesse peut être l’art et la manière de dire des horreurs sans que rien ne semble condamnable dans les propos qu’on tient. La séduction peut elle aussi jouer ce jeu là en déguisant en galanterie ce qui n’est que de la prédation. Le loup qui attend le Chaperon rouge en sait quelque chose.

Il y avait donc la matière à penser.

Entamer une réflexion sur la base d’une simple déclaration, c’est toujours tenter de discerner ce qui peut mener autrui à tenir ces propos, et ce même s’ils peuvent étonner, surprendre, ou parfois heurter. Ainsi, quand une femme affirme que les compliments que peuvent lui faire des hommes la désignant comme « charmante » sont perçus par elle-même comme agressifs, on est en droit de s’étonner : après tout, de tels propos semblent a priori valorisants, et une parole valorisante n’est pas censée être perçue comme agressive. Pourtant, les relations entre personnes sont, comme on l’a vu en cours, plus complexes qu’elles n’en ont l’air, et quand un être humain s’adresse à un autre être humain, ce n’est jamais sans intention. A cause de cela, nous verrons que même un compliment, qui n’est en réalité pas n’importe quel compliment, peut être conçu comme une agression, puisqu’il objective celle dont on parle et se permet de l’évaluer en supposant le consentement de la principale intéressée, comme si elle avait demandé à être jugée sur la place publique. Cependant, nous devrons creuser un peu cette position en nous demandant s’il est bien envisageable d’espérer que les échanges entre êtres humains soient tout à fait débarrassés de toute forme d’objectivation. Dès lors, l’enjeu ne sera pas tant de nier l’objectivation que de discerner en quoi ce facteur peut être simplement incontournable dans les relations humaines.

1 – La justification de l’affirmation :

A – L’objectivation (utilisons nos concepts tout neufs !)

Sur la base des analyses effectuées en cours, on comprend assez bien pourquoi, au-delà de son aspect tout d’abord étonnant, le témoignage de cette femme tient debout : Si, pour elle, quand un homme s’approche d’une femme dans la rue, pour lui dire qu’elle est belle, il s’agit d’un début d’agression, c’est que dans cette situation, la femme se trouve observée comme le serait un objet, et on laisse de côté, au moins provisoirement, ce qui fait d’elle un sujet. Précisons : l’objectivation consiste à considérer ce qui se présente à nous comme si l’observation et la pensée permettaient de le saisir, de le poser là devant nous, d’en faire le tour, en somme de le comprendre. Objectiver, c’est donc reconnaître à ce dont je parle le statut d’objet, ou bien l’instituer comme tel. Et que certaines femmes (comme certains hommes, d’ailleurs) puissent prendre plaisir à se voir valorisées de cette manière ne change pas grand-chose à ce principe : pour diverses raisons, certaines peuvent se complaire dans le statut de « femme-objet », pouvant même rechercher à être entretenues. Le fait que l’objectivation puisse être volontaire n’enlève rien au fait qu’il s’agisse d’objectivation, et ces personnes s’amputent finalement d’une partie d’elles-mêmes.

B – La réduction d’autrui à son corps, c’est-à-dire à ce qui peut être le plus facilement objectivé.

La déclaration « Vous êtes charmante » s’adresse certes à une personne, ne serait ce que parce que la phrase a pour objectif d’être entendue, pour éventuellement permettre un début de séduction (La Fontaine l’écrivait : « Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute »). Mais on doit constater ceci : tout d’abord, en se focalisant sur l’aspect extérieur de la personne, elle résume celle-ci à la forme que revêt son corps, et ne la prend en considération que sous cet angle ; d’autre part, elle n’est pas une simple affirmation, ou un simple constat objectif sur la personne, puisque le propos ne se contente pas de la décrire selon des critères sur lesquels tout le monde pourrait se mettre d’accord. Dire « vous êtes charmante », ce n’est pas la même chose qu’affirmer, « vous être brune ». Il s’agit d’un jugement esthétique, qui concerne l’effet que produit le corps de cette femme sur la sensibilité de cet homme. En somme, l’homme qui dit « vous êtes jolie » en dit plus sur lui que sur la personne à qui il s’adresse, et il impose sa subjectivité à celle qui n’a pas d’autre choix que de l’écouter. Le propos est dès lors doublement objectivant, puisque d’une part une femme entend parler d’elle-même comme si elle était un simple objet, et d’autre part puisque celui qui parle s’affirme bel et bien, lui, comme un sujet qui éprouve quelque chose, et qui souhaite partager sa sensation intime, juste parce qu’il l’a décidé.

C – Derrière ces compliments, n’y aurait-il pas des intentions ?…

Enfin, derrière ce jugement subjectif, il y a évidemment une intention. Déjà, de manière générale, le regard n’est jamais neutre : regarder quelqu’un, c’est toujours avoir une idée en tête, des pensées qui échafaudent des hypothèses sur son compte, une imagination qui place déjà autrui dans d’autres situations, dans lesquelles on joue le rôle principal. Regarder autrui, c’est aussi cerner quelle relation peut s’établir avec cet autre, et quel usage on pourrait en faire. Or parmi les jugements, un jugement esthétique tel que celui dont nous parlons ici a pour critère le plaisir ressenti par celui qui l’exprime. Dès lors, comme on le disait précédemment, l’homme qui prononce ces mots veut en fait dire « vous me procurez du plaisir », et la femme doit comprendre qu’il aimerait en éprouver encore, et davantage. Ainsi, elle ne reçoit pas une simple information, mais une invitation à laquelle elle a déjà répondu, sans le savoir, puisqu’elle a déjà provoqué du plaisir à cet homme là, qu’elle ne connaît pas. Pour couronner le tout, on nie sa conscience à elle, en lui faisant comprendre qu’elle est à l’origine de l’attraction sans même l’avoir voulu. Et au passage, si les choses tournent mal pour elle, et qu’elle subit des violences, il ne restera plus qu’à l’accuser de l’avoir bien cherché, la subjectivité de l’homme disparaissant dès l’instant où il devient plus intéressant de ne plus voir en la femme un objet à conquérir mais un être autonome dirigeant sa propre action, jusqu’à supposer qu’elle soit elle-même l’auteur des violences qu’elle subit.

Transition

En somme, une telle déclaration, même si elle semble gentille et bien intentionnée, constitue, du simple fait de la subjectivité qu’elle se permet, et de l’objectivation qu’elle pratique, une rupture avec l’égalité. Pour s’en convaincre, un homme n’a qu’à imaginer qu’un autre homme vienne lui dire qu’il le trouve charmant. Immédiatement, l’inconfort de la situation lui apparaît beaucoup plus nettement, puisque le compliment lui semble déplacé dès lors qu’il est effectué sans être sollicité. Légitimer de telles paroles uniquement parce que des hommes les prononcent à l’adresse de femmes n’est alors qu’un indice de la misogynie qui les motive, c’est-à-dire de la conviction qu’ont certains hommes que les femmes sont, globalement, des objets dont on dispose. C’est alors bel et bien d’objectivation qu’il s’agit, et de négation de la subjectivité d’autrui. En fait, c’est ce qui a lieu dès l’instant où on tient des propos qui oublient qu’autrui est sujet avant d’être objet, et qu’on se considère soi même légitime à exprimer sans limites ni restrictions ses propres impressions à son propos.

On pourrait alors espérer voir les êtres humains se considérer les uns les autres comme sujets avant toute chose, et s’interdire de considérer autrui comme un objet dont on pourrait énumérer les caractéristiques et les impressions qu’il provoque en nous. Cependant, ce serait sans doute oublier que débarrassés du regard d’autrui, on reste certes soi-même, mais seul, et on ne sait plus trop quoi. On va en effet constater que le regard d’autrui est pour beaucoup dans l’image qu’on a de soi, qu’il en est même la seule source.

2 – La remise en question du propos

A – Sous nos apparences, on ne sait pas trop ce qu’on est.

On l’a étudié en classe : que nous le voulions ou non, nous ne sommes pas plus que la somme de nos caractéristiques telles que les autres les voient et en sont les témoins. C’est ce qu’exprimait Pascal (dix septième siècle) quand, dans l’extrait de ses Pensées, il montrait qu’on n’était jamais aimé pour soi même, mais pour des qualités qu’on nous prête : intelligence, réputation, honneurs, ou ici beauté, ce n’est pas ce qu’EST la personne, ce sont certaines de ses qualités, qu’elle peut tout aussi bien perdre. Mais Pascal considérait ce problème sous un angle original, puisqu’il nous disait en somme qu’il ne fallait pas espérer trouver, en dessous de cette surface, quoi que ce soit qui puisse être appelé « je ». En quelque sorte notre « moi » est aux abonnés absents, injoignable, inconnu au-delà de ce qu’on en voit. Dès lors, sans doute la femme qui reçoit les hommages tels que « Vous être charmante » pourrait elle espérer être regardée au-delà de cette apparence, mais en fait il n’y a que l’apparence qui se donne à voir, et elle constitue bien le point de départ de la relation. Et si on peut désirer que cette relation aille plus loin, il est néanmoins nécessaire qu’elle débute par la seule voie qui est offerte. D’autres que Pascal ont montré cela de manière encore plus nette. Platon (quatrième siècle avant Jésus-Christ) en particulier, à la fin de son Banquet, quand il faisait de l’attirance physique la première marche de l’ascension vers une attirance plus valable. Bien sûr, être attiré par le corps de quelqu’un d’autre, ce n’est pas le summum de l’élévation spirituelle, puisque les animaux en sont tout autant capables. Mais c’est un point de départ, qui va servir à aller plus loin dans l’expérience esthétique. Et un détail devrait nous rendre méfiants : chez Platon, plus l’attirance va devenir abstraite, et moins c’est telle ou telle personne qu’on va apprécier, mais plutôt tout un ensemble de qualités qu’on peut trouver, finalement, chez tout être humain. D’une certaine manière, donc, on peut préférer ne pas être réduite par des jugements du type « Vous être charmante », mais on risque alors de ne jamais être considérée comme individu, et d’être appréciée de manière anonyme, comme le serait n’importe qui d’autre. De plus, mine de rien, le simple fait d’exprimer l’attirance qu’on éprouve par des mots, et non par des gestes, témoigne d’une capacité à transformer la violence des pulsions en quelque chose qui ressemble, tout de même, à un échange, et non à une attaque.

B – Il faut se faire à l’idée qu’on ne maîtrise pas le regard d’autrui sur soi.

D’autre part, il faut se rendre à l’évidence : dans les relations entre les personnes, même si nous savons bien que les autres sont des sujets, tout comme soi, ils nous apparaissent néanmoins comme des objets, qu’on le veuille ou non. C’est ce qui rend possible de parler des autres, de penser à eux, d’entretenir avec eux des relations particulières, d’en élire certains et d’en ignorer d’autres, bref, d’entretenir tout ce qui permet ce qu’on appelle les relations sociales. Or, nier le caractère objectivant des relations que nous avons les uns avec les autres, c’est finalement empêcher toute forme de relation, et nier la réalité. Qu’on le veuille ou non, on est aux yeux des autres un objet. On est vu, on est désiré, on est quelque chose dont les autres parlent, se moquent, disent du bien, ou pas ; on est donc l’objet de regards qu’on ne maîtrise pas et de discours qu’on ne dicte pas. Cela signifie en fait deux choses : la première, c’est que nous sommes simultanément sujet et objet. Et si la subjectivité nous semble plus élevée, plus désirable, il n’en reste pas moins que nous devons nous faire à l’idée que nous sommes, aussi, un objet pour les autres. La seconde, c’est que cette identité qui est la nôtre n’est peut être pas aussi personnelle qu’on voudrait bien le croire : à strictement parler, nous ne sommes que ce que les autres disent de nous, et nous ne pouvons pas faire comme si les autres ne parlaient pas, ne nous voyaient pas, ne se forgeaient pas une certaine image de nous-mêmes.

C – Accepter la subjectivité d’autrui, y compris quand celle-ci s’exprime de manière un peu lourde.

Ainsi, qu’une femme puisse désirer que les hommes ne l’abordent pas en prononçant des paroles du genre « vous êtes charmante » est compréhensible, puisque l’objectivation qui est ici en jeu derrière une apparence innocente s’apparente bel et bien à une violence. Mais on peut craindre que ce désir consiste en réalité à interdire aux autres leur propre subjectivité, et relève de la même violence, sous un aspect tout aussi innocent, en attendant d’eux qu’ils n’aient plus de regard sur ce qui les entoure, et qu’ils soient une pure présence dont on pourrait bénéficier quand bon nous semble sans avoir à la supporter quand nous ne la sollicitons pas. Ce serait demander aux autres d’être un peu comme le miroir de la reine dans Blanche Neige, à qui on pourrait demander « Autrui, mon autrui, dis moi que je suis la plus belle », indépendamment du jugement véritable dont autrui est porteur. Réduit au simple témoin de notre valeur, on ne lui laisserait alors plus aucune possibilité d’être autre chose que la surface sur laquelle on se reflète, lui interdisant de nous regarder, préférant se regarder soi même à travers son regard vide. Poussé à son extrémité, ce principe trouve son plein accomplissement dans la téléréalité, dans laquelle des « candidats » se servent du regard des spectateurs pour se contempler narcissiquement eux-mêmes. Ne sachant pas qui les regarde, n’étant confrontés qu’à l’œil vide de la caméra, tout se passe comme si ils étaient seuls au monde, n’ayant besoin des autres que comme miroir de leur propre vanité (contrairement à ce qu’on dit souvent, les objets, dans la téléréalité, sont ceux qui regardent l’émission et croient être voyeurs : ils ne sont que les yeux vides de ceux qu’ils regardent).On le voit, c’est alors subjectivité contre subjectivité, et objectivation contre objectivation.

Transition

Il faut se méfier des hypothèses trop satisfaisantes : tout homme un peu insistant dans ses techniques de séduction trouverait dans les trois paragraphes qui précèdent de quoi légitimer à bon compte son attitude. Mais la réflexion n’a pas pour objectif de se permettre de faire preuve de mauvaise foi : si on doit reconnaître que personne ne peut demander aux autres de faire taire leur subjectivité, la conséquence de cela, c’est que la subjectivité doit être reconnue pour tous, et que chacun doit être prêt, s’il objective les autres, à être objectivé en retour. Dès lors, c’est un espace social complexe qui se dessine autour de chacun, et notre réflexion semble devoir se prolonger sur le terrain des difficiles relations sociales, quand elles ont pour exigence de garantir l’égalité de tous et le respect de chacun.

3 – Etre tous reconnus comme sujets, et avoir tous le pouvoir de regarder les autres comme des objets, voila qui doit imposer le respect.

A – L’intersubjectivité : un pour tous et tous pour un

La seule conséquence honnête qu’on puisse tirer de notre réflexion consiste à tenir compte de l’intersubjectivité qui caractérise toutes les relations humaines. Et il n’y a que deux manières de l’envisager. Soit on considère cela comme une épreuve de force dans laquelle seules les plus violentes des consciences pourront s’affirmer, réduisant les autres à n’être que les objets de leurs propres discours (par exemple, les hommes s’arrogeant le droit exclusif d’évaluer les femmes, sans accepter eux-mêmes de l’être par qui que ce soit). Soit on prend acte du fait que tout être humain est simultanément celui qui regarde les autres, et celui qui est regardé en retour. Alors, on se doit d’accepter qu’une part de nous-mêmes nous échappe, et soit en quelque sorte captée par autrui, qui en fait bien ce qu’il veut. Reste que si on considère que cette condition est partagée par tous, alors c’est à chacun d’être prudent avec la manière dont il montre aux autres qu’il peut les saisir et les réduire au simple statut d’objet. Qu’autrui soit un objet à ma disposition ne légitime pas les discours et les actes consistant à ne le réduire qu’à cela.

B – Je suis responsable du regard des autres

Prendre en compte cette intersubjectivité, c’est avoir en permanence conscience que nous n’existons pas indépendamment du regard des autres, puisque nous ne pouvons pas faire en sorte que ce regard n’existe pas, ou ne nous vise pas. Dès lors, faire comme si rien ne se disait à notre propos, c’est faire preuve de mauvaise foi, puisque nous savons pertinemment que ce n’est pas le cas. L’homme est un être social, et en tant que tel, il vit à la croisée du regard des autres, et il doit faire avec ce que les autres disent de lui. Ainsi, une femme vit dans un monde dans lequel des hommes peuvent lui dire « Mademoiselle, vous êtes charmante ». Que cela soit justifié ou pas, les choses sont ainsi parce que la subjectivité masculine est encore bâtie de cette manière. Dès lors, elle ne peut nier l’évidence et faire comme si de rien n’était. C’est à elle de trouver une manière d’être qui tienne compte de la subjectivité des hommes à son égard, précisément parce que vivre dans la communauté humaine, c’est prendre en compte la subjectivité des autres, qu’elle soit plaisante ou pas. Dans ses réflexions sur la question juive, Jean Paul Sartre montrait que les populations qui sont maltraitées et injuriées par d’autres populations ne peuvent pas faire comme si les insultes, les caricatures et les mauvais traitements n’existaient pas. Ce serait nier la réalité. Sans pour autant s’y soumettre, les victimes doivent prendre en compte l’existence du pouvoir qui les soumet, pour pouvoir prendre pleinement sa responsabilité, puisque c’est dans un monde concret qu’il s’agit de vivre, dans une situation donnée, qui ne peut pas être niée. Ainsi, si les femmes vivent dans un monde misogyne, elles ne peuvent faire comme si leurs interlocuteurs aimaient les femmes, puisque de fait, en les utilisant, en faisant d’elles des objets dont ils peuvent profiter, ils montrent précisément qu’ils ne les aiment pas, et ce malgré leurs mots qui se veulent charmeurs. Mais bien que victimes, c’est à elles de prendre en charge cette situation, pour la simple raisons que personne ne le fera à leur place. Les stratégies sont multiples, mais il s’agit toujours, en dernier ressort, de parvenir à manifester sa propre subjectivité, soit en s’opposant aux attentes des hommes, soit en les prenant en compte en les poussant plus loin encore que ce que les hommes attendaient, en les prenant au mot pour ainsi dire, et en dépassant, et de loin, leurs attentes. Ainsi, une des réponses possibles au marchandage qui débute par les mots « Vous êtes charmante, mademoiselle » peut consister à être beaucoup, beaucoup plus charmante que ce à quoi s’attend celui qui prononce ces mots, et à reprendre ainsi la main sur sa propre personne, sujet manifeste ne se laissant décidément pas réduire à l’objet qu’on aimerait voir en elle.

C – La nécessité du respect

Mais on devine qu’il serait trop facile, moralement, de considérer que les victimes du regard des autres doivent tenir comme acquise leur position de victime. La règle de l’intersubjectivité ne vaut que si elle est reconnue par tous. Et si elle ne l’est pas, les hommes ne sont néanmoins pas autorisés à légitimer le pouvoir qu’ils ont sur les femmes du simple fait qu’ils l’exercent. En d’autres mots, l’intersubjectivité ne consiste pas à valider les faits et à légitimer les relations de domination pour maintenir ceux qui en bénéficient dans leur position confortable. Ce serait trop facile. Si les hommes veulent honnêtement pouvoir aborder une femme, ou qui que ce soit, d’ailleurs, pour exprimer leur attirance, ils doivent être prêts à ce que quiconque puisse agir de la même manière dans leur direction. Le refuser, c’est nier la réalité de l’intersubjectivité, et vouloir s’instaurer comme le seul sujet parmi les objets, ce qui constitue la violence la plus élevée. Que cette violence discrète et apparemment sympathique arrange ceux qui la pratiquent ne change rien au fait qu’il s’agisse de violence. Mais dès l’instant où on peut accepter d’être en retour l’objet de la considération d’autrui, alors la violence disparaît pour laisser place au libre jeu des relations entre êtres humains, également plaisantes, également dérangeantes, également ambigües, également séduisantes, aussi. Au-delà des aventures qu’on imagine dès lors possibles, on comprend aussi que c’est le véritable respect qui est alors autorisé, puisque celui-ci, comme Kant le définissait, consiste à concevoir autrui comme une fin en soi et non comme un moyen mis à ma disposition, c’est-à-dire exactement tel que je voudrais qu’autrui me conçoive aussi. Plaquons cette exigence de respect sur les relations de séduction que s’autorisent les hommes envers les femmes, et on passe alors de la violence souriante à la relation ludique et réciproque d’adultes consentants, car sachant que le respect est mutuel. Alors seulement, dire à quelqu’un d’autre qu’on éprouve du charme à son contact ou à sa vue n’est plus le début d’un marchandage dans lequel chacun campera sur ses positions pour déterminer qui arnaque qui, mais un cheminement sincère de l’un vers l’autre, un commerce, au sens noble du terme, qui passera tout d’abord par l’échange des mots pour se poursuivre, peut être, si le charme véritable agit, dans une aventure commune. On objectera que c’est sans doute là quelque chose de rare, mais on répondra que ce n’est pas une raison pour enlever à ce type de rapport entre êtres humains toute valeur. Au contraire. Si on veut que le respect soit au cœur des relations humaines, il n’y a en fait pas d’autre voie.

Conclusion (C’est le moment d’avoir le sens de la formule, et ça n’aura de sens que pour ceux qui savent lire, vous voila prévenus)

En ce sens, on doit considérer que les mots « Vous êtes charmante », ou toute autre forme de discours qui consiste à affirmer la subjectivité de celui qui les prononce et l’objectivation de celui qui les écoute, témoignent d’un déséquilibre illégitime, qui ne peut pas être honnêtement encouragé, puisqu’il n’arrange que… ceux qu’il arrange. Pour autant, l’analyse que nous avons menée conduit à penser qu’interdire de tels propos, ou les condamner absolument reviendrait à nier le fait que nous sommes tous objets les uns pour les autres, ce qui ne peut être refusé, mais doit être partagé dans la stricte égalité. Ceci, on l’a vu, devrait nous inciter à une certaine prudence, et au respect de cette distance vis-à-vis d’autrui qui nous interdit a priori de débarquer dans sa vie pour lui tenir des propos qui le considèrent comme un vulgaire objet qu’on séduit pour mieux se l’approprier. Ainsi, perpétuellement soumis à la conscience des autres et ne cessant de plier les autres à la mienne, il faut bien un jour ou l’autre accepter de baisser les armes pour qu’un quelconque charme puisse agir. Car si on ne peut être rien si ce n’est objet, et sujet, alors étant nécessairement les uns pour les autres et l’un, et l’autre, il faut bien que nous reconnaissions que nous sommes tout, l’un pour l’autre. On peut grincer des dents et voir cela comme un enfer. On peut aussi trouver ça potentiellement charmant.

Illustrations tirées de la série des Amoureux, de Magritte.

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