Penser comme une montagne

Il y a trois ans sortait un livre passionnant, et peut-être important. Au départ, il y avait une question de territoire à partager entre les hommes et les loups, là où ceux-ci avaient disparu, là où on était en train de les réintroduire. Il fallait donc que les uns, et les autres, négocient. Mais voila. Les animaux ne négocient pas. C’est donc aux hommes d’entrer en dialogue avec ces autres êtres qui ne prétendent pas vivre dans ce même monde. Ils y vivent, c’est un fait. Les prétendants, ce sont les hommes, c’est donc à eux qu’incombe de dire quelque chose sur leur propre présence, et sur leur prétention à user seuls de territoires à partir desquels ils font leurs petites affaires. Evidemment, quand ces affaires se font à partir de troupeaux de moutons, on entre dans un jeu compliqué, où certains animaux sont pris en otage par la volonté des êtres humains qui, tout en prétendant les protéger, sont capables d’éradiquer une autre espèces. 

L’idée lumineuse du livre de Baptiste Morizot, c’est de considérer que puisqu’il faut négocier, alors il faut des diplomates. Sinon, notre monde pourrait bien s’établir, façon Overlook Hotel, au-dessus d’un vaste cimetière. Ces diplomates existent déjà, ce sont ces hommes qui, par leur pensée et leurs actions, ont essayé et tentent encore de penser et construire un monde commun, un territoire au sein duquel on participe au vivant sans essayer d’en être ni le Dieu, ni l’épicentre. Pour ce faire, il faut des connaisseurs, mais il faut aussi, sans doute, un autre genre de connaissance que celle qu’évoquait Descartes, au fameux moment où, dans son Discours de la méthode, il annonçait que l’homme devenait « comme maître et possesseur de la nature ». Il ne s’agit plus d’envisager la nature comme stock de ressources à exploiter, mais de développer un sens du territoire d’autant plus fin qu’il est un sens que nous avons en partage, au moins, avec les animaux. 

Baptiste Morizot construit dans son livre Les Diplomates tout un service diplomatique, il en établit les principes, et il montre que nous avons déjà quelques uns de ces ambassadeurs. Si des élèves ont l’idée jusque là saugrenue de suivre, comme spécialités, les sciences de la vie, les sciences politiques et les humanités, ils pourraient bien intégrer ce genre de diplomatie, pour peu qu’ils aillent un peu au-delà de ce genre de choses qu’on apprend à l’école. 

Parmi les femmes et hommes évoqués par Morizot, on trouve Aldo Leopold. Si on voulait le résumer, on pourrait dire qu’il est le père de ce qu’on appelle l’éthique environnementale, c’est à dire d’un champ de pensée qui s’intéresse aux droits et devoirs de l’homme dans son rapport à la nature. Mais il ne fut pas qu’un théoricien de la pratique humaine au sein d’un monde qui n’est pas essentiellement humain. Lui-même forestier, il est à l’auteur de textes puissants, qui sont la mise en mots d’un regard singulier sur ce que nous appelons « la nature ». 

Nous avons l’habitude de considérer que nous sommes les seuls à penser. Peut-être. Mais nous sommes aussi les seuls à pouvoir prêter la pensée à ceux dont nous supposons qu’ils n’en sont pas dotés. Or, qu’est ce que ça donne, si on suppose que le loup, le cerf ou la montagne pensent ? Ça donne qu’on peut alors entrer dans leur pensée, et penser comme eux. Et jusque à preuve du contraire, c’est en entrant dans ce flux de pensée qu’on peut trouver un accord avec le monde.

Exemple dans cet extrait proposé par Morizot dans Les Diplomates, qui est extrait d’un des ouvrages les plus connus d’Aldo Leopold, L’Almanach d’un comté des sables, publié en 1948 : 

A présent, je soupçonne que, de la même manière qu’un troupeau de cerfs vit dans la crainte mortelle de ses loups, la montagne vit dans la crainte mortelle de ses cerfs. Et peut-être à meilleur escient car, tandis qu’un cerf tué par les loups peut être remplacé en deux ou trois ans, une montagne mise à mal par l’excès de cerfs a parfois besoin de deux ou trois décennies pour se reconstituer. Il en va de même pour les vaches. Le vacher qui débarrasse son pacage des loups ne se rend pas compte qu’il prend sur lui le travail du loup qui consiste à équilibrer le troupeau en fonction de la cette montagne particulière. Il n’a pas appris à penser comme une montagne. D’où les déserts de poussière et les fleuves qui entraînent l’avenir dans la mer. 

Aldo Leopold; Almanach d’un comté des sables, 1948

cité dans Baptiste Morizot, Les Diplomates, cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant, 2016

Cette expression, « penser comme une montagne », peut laisser songeur. Elle doit, effectivement ouvrir une méditation. Sur son présupposé, tout d’abord, qui veut que la montagne pense. Mais après tout, après des siècles de rationalisme affirmant que la structure de la pensée coïncide avec celle de l’univers, on s’est quand même fait à l’idée que penser le monde, ce soit repérer dans celui-ci la forme même de la pensée. Mais ce qui est intéressant ici, c’est qu’il ne s’agisse pas d’appliquer une analyse froidement rationnelle : cette pensée naît d’une inquiétude, et c’est une inquiétude liée au risque de ne pas survivre. Ce que montre Aldo Leopold, c’est que cette inquiétude ne peut demeurer purement personnelle. Et si l’homme a une possibilité, qui est aussi une responsabilité, celles-ci résident dans son aptitude à penser pour les autres, c’est à dire à s’inquiéter non pas pour la montagne, mais comme la montagne. Il peut se mettre à la place des autres, et les autres, pour lui, sont non seulement ses semblables, mais les « tout autres » que sont les animaux, les végétaux, et tout ce que nous considérons comme inerte, et qui est pourtant caractérisé, comme tout le reste, par un incessant mouvement. On peut penser comme le loup, on peut penser comme le cerf, on peut aussi penser comme la montagne, qui est le milieu, l’intermédiaire entre ceux qui s’y déplacent. 

On voit ainsi comment un texte court, qu’on invite chaudement à compléter par la lecture de l’oeuvre elle-même, peut être une puissante invitation à se lancer dans une réflexion dont on mesure la profondeur, et l’importance. 


En illustration : 

Aldo Leopold, puis Baptiste Morizot. Derrière eux, le monde. 

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