Bonus cinéma – Tyler Durden comme autre figure possible du sage (malgré les apparences)

In 24 fois la vérité par seconde, Bonus
Scroll this

Parmi les figures de la sagesse, on pense assez spontanément à des personnages calqués sur le modèle de Yoda, parce qu’ils semblent avoir un point de vue très distancié sur le monde, qu’ils possèdent une connaissance profonde et sûre, qu’ils savent quoi penser du monde et de ce qui leur arrive.

Pourtant, à prendre autant de distance par rapport au monde, à vouloir être ainsi au dessus de tout, il y a un risque à s’en dégager totalement, et à ne plus vivre parmi les hommes, à leur être indifférent.

Aussi existe t il un autre modèle du sage, beaucoup plus impliqué dans la vie, moins distant car pensant qu’il n’y a pas de hauteur à prendre. Dans l’histoire, cette catégorie de sage a comme modèle un philosophe vivant à Cynope, en Grèce au 4eme siecle avant JC, appelé Diogène, qui se faisait appeler « le cynique » en référance au mot grec « cynos », qui signifiait « chien ».

Fight Club de David Fincher « Diogène le chien » était un homme qui avait comme principe majeur la méfiance envers les conventions sociales, les honneurs et tout ce qui relevait des désirs artificiels. Ainsi pensait il que déjà, son époque était pervertie, et que la vie sociale éloignait les hommes des véritables désirs, les faisant s’impliquer dans une vie factice, pleine d’arrangements, de compromissions, de contrats, d’obligations etc. De ce philosophe on ne dispose d’aucun texte puisqu’il n’a pas écrit. Par contre on dispose d’une bonne quantité de témoignages d’époque montrant que cet homme avait des attitudes bien repérables, caractérisées par une grande intransigeance, le non respect des conventions, la remise en question des normes, et même une certaine violence, car les cyniques pensaient que les hommes avaient besoin d’être frappés pour revenir aux véritables valeurs.

Dans le cinéma de la fin du 20ème siècle, un film permet de se faire une idée de ce à quoi peut ressembler le cynisme. Fight Club, de David Fincher est un film étrange, dont il va falloir taire pas mal d’éléments pour ne pas en dévoiler trop à ceux qui ne l’ont pas vu. Il met en scène deux personnages, joués l’un par Edward Norton et l’autre par Brad Pitt : Tyler Durden. Celui ci est la copie quasi conforme de Diogène le Cynique. Il a la même distance vis à vis des obligations, quelles qu’elles soient (nécessité d’avoir une maison, d’avoir une vie stables, des placements financiers, obligation de prendre soin de soi, de ne pas souffrir, d’être équilibré aux yeux des autres, d’obéïr, de jouer le jeu etc.) et porte un regard extrêmement critique sur les valeurs en vigueur dans le monde dans lequel il existe. En quelque sorte il est le négatif (au sens photographique) de nous tous, qui acceptons les contraintes de la vie sociale sans les remettre en question, qui bénéficions de protections multiples, de stratégies de prévention, et qui avons vendu nos véritables désirs pour pouvoir être simplement en sécurité.

Comme Diogène il tente de ramener les humains là où se trouvent des valeurs un peu plus certaines que celles des faux semblants typiques des relations humaines dans le cadre social. Comme lui, il s’y prend de manière violente, quite à menacer de mort ceux qui ne vivent pas selon leurs vrais désirs. Car il pense que l’homme a besoin d’être secoué pour être reveillé. Comme Diogène, Tyler Durden a compris que l’homme est soumis à tout un reseau de pouvoirs qui le maintiennent en état de docilité.

Aussi, Fight club est il une confrontation entre l’homme socialisé, qui est caractérisé par son manque d’autonomie, (l’introduction du film, qui tourne autour des groupes de soutien tels qu’ils existent aux USA le montre nettement) et l’homme libéré qu’est Tyler Durden. C’est bien sûr aussi une confrontation interne au spectateur même, à qui le film est souvent renvoyé : on lui dit clairement qu’on le manipule, mais il ne voit rien, on lui dit de se méfier mais il se fait quand même avoir par le film lui même; la confrontation est enfin celle de notre besoin de sécurité, face à nos désirs d’être uniques, qui sont incompatibles entre eux.

La grosse différence entre Diogène et Tyler Durden, c’est ce à quoi ils sont confrontés : Diogène se confronte à la bourgeoisie de son époque, il la provoque et l’éduque tant bien que mal, à la mesure de ses moyens. Tyler Durden est confronté à l’institutionalisation des apparences, il est donc confronté à une puissance bien plus grande, contre laquelle une toute autre violence serait nécessaire. En celà, le film est presque un constat que le cynisme, aujourd’hui est impossible tant le réveil réclamerait l’utilisation de moyens de grande ampleur.

Fight Club de David Fincher Au delà de la ressemblance frappante entre Tyler Durden et Diogène, ce film est donc intéressant car il montre un autre visage de la sagesse, moins appuyée sur la réserve et sur le calme, et bien davantage fondée sur l’idée que quand on entrevoit la vérité, on ne peut plus faire de concessions envers l’erreur, et qu’on entre donc, dès lors en combat. Fight Club est un film sur le combat, à beaucoup plus d’un titre. On pourrait même dire que c’est un film sur tous les combats qu’un homme puisse connaître. On l’a vu, la philosophie est un combat contre soi même bien plus que contre les autres. C’est peut être justement là que ce film est aussi une image de la sagesse, même s’il n’en donne pas l’impression au premier abord.

Dernière chose : ce film a reçu à sa sortie des critiques très diverses, dont certaines affirmaient que David Fincher ne jouait là qu’avec des éléments à la mode, produisant un film dangereux, car proposant une critique vide du monde tel qu’il est. A l’époque de Diogène les critiques étaient assez semblables, on accusait ce philosophe d’aller trop loin, d’être outrancier, de ne pas être assez mesuré. On peut suivre, ou pas, ces critiques. Une chose est sûre néanmoins : à trop vouloir prendre ce film au pied de la lettre, on risque de rater l’essentiel, et il serait trop facile d’en faire un plaidoyer pour la violence la plus nue. On peut pourtant considérer que Fight Club va beaucoup plus loins que ce propos simpliste (sinon, il serait assimilable à des films de pur défoulement tels que « Banlieue 13 », ce qui n’est pas, et de loin, le cas). Mais une chose est sûre : ce film réclame à ne pas être pris pour argent comptant et ne peut pas être regardé au premier degré. Les critiques ont prévenu les spectateurs. Mais il ne faut pas oublier que c’est le film lui même qui, en s’adressant directement au spectateur, le prévient qu’il ne doit pas croire ce qu’il voit. Conseil à avoir en tête au moment de regarder Fight-Club.

Edition en Août 2010 :

La lecture d’un article sur le blog de Gilles Vervisch, lui aussi à propos de Diogène, mais dans une mise en parallèle astucieuse et espiègle comme on les aime avec l’inspecteur Columbo m’a provoqué une réaction du genre « Bon sang, mais c’est bien sûr ! » (on peut mélanger les inspecteurs et les commissaires de police : ils partagent un certain goût pour la solitude et une misanthropie qui semblent être leurs guides dans la nuit des comportements humains; ils n’aimeraient sans doute pas se rencontrer, mais nous autres qui les regardons faire, on sait bien qu’ils sont fait du même bois). Je ne peux que planter en fin de mon article un gros panneau indicateur pour rediriger les quelques lecteurs égarés vers son texte. Et quelque chose me dit que Tyler Durden donnerait envie à Columbo de fermer les yeux, pour une fois, sur les quelques manquements au respect de la loi dont il semble être responsable. La suite est donc par ici : http://gillesvervisch.blogspot.com/2010/08/un-vieux-porto-dans-une-tempete-part-ii.html

Please follow and like us:

2 Comments

Submit a comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.