Vulcain

On se tromperait sans doute un peu si on faisait des mythes une forme ancienne, une parole révolue, une représentation périmée de l’univers qui placerait un peu naïvement les causes profondes de ce que nous appelons « réalité » hors du monde, dans un au-delà auquel le récit lui-même, tant qu’il est transmis de bouche à oreille, constitue le seul accès.

On se tromperait aussi si on croyait en avoir fini avec les mythes, ceux-ci ne relevant plus que du monde « d’avant », perdu à jamais dans le « quelque part » et le « jadis », c’est à dire le non-lieu, et le non-temps. La pensée mythique nous anime encore, parfois de façon manifeste, parfois plus discrètement. Et c’est peut-être quand on s’en rend le moins compte qu’elle est plus vivace encore.

Surtout, au-delà de la tradition littéraire et de la référence culturelle, il est possible que le mythe soit encore une forme nécessaire à l’homme, dans la mesure où le monde lui échappe encore. Et il est paradoxalement possible que ce soit parce qu’il l’homme le maîtrise, que le monde lui échappe autant.

Mettre en ordre l’univers, pour mieux lui donner des ordres

Après tout, si les hommes ont recouru au mythe, c’est parce qu’il fallait bien mettre en ordre un univers qui, sinon, aurait été trop chaotique pour qu’on puisse y vivre. La nature semblait n’avoir pas invité l’homme à sa table, celui-ci voyait bien que sa propre présence faisait désordre dans un monde où il ne se trouvait aucune place qui lui soit dédiée. Perdu, délaissé, malmené par les éléments, tout semblait lui dire que, s’il voulait habiter le monde, il faudrait que ce soit « ailleurs », hors du monde. Là, même si c’était dans un au-delà inaccessible, il trouverait un sens à son existence, et des causes à tout ce qu’il endure.

Au 17e siècle, tout change : Descartes prend l’homme et le déplace. Et à la façon dont, plus tard, Napoléon se sacrera lui-même en se passant des services de l’Eglise pour prendre la tête de ce monde, le philosophe français annonce dans son Discours de la méthode que, grâce à la science et à la technique, l’homme devient « comme maître et possesseur de la nature« . En a-t-on pour autant fini des mythes ? Pas tout à fait : si l’homme commande désormais à la nature, et s’il en obtient absolument tout ce qu’elle a à offrir, chaque être humain demeure cependant dépendant des structures techniques et économiques qui permettent une telle maîtrise. Ainsi, l’homme se trouve paradoxalement aussi perdu dans le monde qu’il a lui-même construit qu’il l’était dans le monde créé par les dieux. L’histoire se répète, et l’homme a de nouveau besoin de se raccrocher aux mêmes principes, situant les causes de sa condition dans un au-delà auquel il n’accède que par les mots, et des rituels.

Persistance rétinienne des images mythologiques

Comme nous sommes peu à maîtriser les mécanismes économiques, nous en parlons comme s’il ne s’agissait pas de mécaniques, mais de forces supérieures échappant à tout contrôle : ne pouvant les commander, nous devrions au contraire leur obéir et tenter de leur plaire le plus possible pour qu’elles nous soient favorables. Ce n’est pas un hasard si Fortuna, déclinaison latine de la déesse grecque Tyché présidant à la prospérité, mais aussi au hasard, a donné son nom à ce que nous appelons aujourd’hui fortune, c’est à dire l’abondance inespérée de la richesse. La fortune est ce qui nous bénit sans qu’on s’y attende, et qui nous quitte sans prévenir, faisant de nous son objet. Aujourd’hui, les aléas de notre existence sont davantage liés aux conditions économiques dans lesquelles nous nous trouvons qu’au fait que la nature se joue de nous. Il peut paraître étrange de soutenir une telle affirmation au moment où le monde est en grande partie touché par une pandémie, mais celle-ci est en réalité rendue possible par nos circuits commerciaux, par le flux incessant des matières premières, des marchandises et des hommes sur la planète, en somme par nos échanges et donc, par notre modèle économique. Cette crise ne deviendra pas économique. Elle l’était dès le début.

Une telle dépendance à quelque chose que nous connaissons si mal provoque des réactions qui sont semblables au processus mythologique dans l’antiquité : on se représente les phénomènes qu’on ne comprend pas et dont on est susceptible d’être victime comme s’ils étaient dotés d’intentions propres. On en parle comme d’êtres dont les actes seraient arbitraires : en leur prêtant une liberté décisionnaire, on conçoit les phénomènes dont ils sont l’origine comme imprévisibles. On n’aurait donc pas de pouvoir direct sur ceux-ci, et on serait réduit à essayer des les influencer très indirectement, en séduisant leurs auteurs. Certes, nous ne vouons aujourd’hui aucun culte à une divinité de la croissance à deux chiffres, à une déesse de l’actionnariat ou à un dieu du retour sur investissement. Mais les grands phénomènes dont on pense qu’ils conditionnent nos vies actuelles et futures, nous les désignons comme s’ils étaient de nature divine, comme des êtres extérieurs au monde perceptible et observable, qui auraient le pouvoir de faciliter la vie ou, au contraire, d’en accentuer la précarité. Ainsi, nous guettons l’horizon économique pour voir si on n’y discernerait pas le retour de la Croissance, à laquelle nous sommes prêts à faire des sacrifices pour qu’elles nous prenne en considération. De même, la Crise est pour nous une puissance venant d’on ne sait où pour nous frapper, sa force abstraite étant capable de détruire des pans entiers de nos conditions de vie. Quand la Crise s’abat, nous nous demandons quelle faute est la cause de cette punition, nous identifions ceux qui l’ont commise, et nous mettons en scène notre volonté de les punir, chaque accusateur semblant s’ingénier à montrer à la divinité que lui n’y est pour rien, et qu’il ne mérite donc pas cette punition collective qui lui semble, dès lors, injuste.

Raisons des déraisons

Il y a de l’irrationnel dans une telle attitude, puisqu’en renonçant à comprendre les phénomènes à partir d’eux-mêmes, on valide la possibilité d’un désordre fondamental dans l’univers, et on place l’origine de ce que nous vivons à l’extérieur de celui-ci. On ne peut qu’espérer la bienveillance du sort économique, ou craindre que les phénomènes financiers nous soient défavorables. La pensée mythologique incite à la soumission de l’homme face aux éléments. Appliquer cette pensée à des domaines tels que l’économie ou la politique, c’est favoriser la soumission du peuple à ce qu’il prend pour une fatalité. L’homme qui croit que ce qui lui arrive est provoqué par des forces supérieures est persuadé qu’il n’a aucune liberté d’agir sur ce qui pèse sur lui. On peut ainsi multiplier les concepts dont, en fait, on aurait du mal à donner une définition très claire, parce qu’ils sont en réalité des noms qu’on invoque en espérant qu’ils nous soient bénéfiques : Chance, Réussite, Mérite. Tout ce qu’on se souhaite relève en fait de ce genre de représentation des forces dont on n’est finalement que l’objet.

On l’a vu, l’apparition des sciences a permis de passer du mythos au logos, du récit à la logique, abandonnant les explications extrinsèques au monde pour privilégier la connaissances des lois internes qui le régissent. Et si les sciences se sont appliquées tout d’abord à l’étude de la nature, c’est à dire à la connaissance de la matière, elles ont commencé au 19e siècle à aborder le phénomène humain dans toutes sa complexité et la diversité de ses formes. Ce fut l’apparition des sciences humaines, auxquelles participent l’économie ou la science politique. Et ici comme dans les autres science, le projet est de découvrir un ordre rationnel dans les phénomènes, et de montrer que les processus tels que l’enrichissement, ou l’appauvrissement, ne doivent rien au hasard ou à la volonté de la Providence : ce sont des mécanismes qui suivent des règles, et connaître ces lois permet de maîtriser ces phénomènes. Tout simplement.

Dès lors, maintenir une population dans une représentation mythologique des processus dont elles fait l’objet, lui faire croire que ce qu’elle subit n’est qu’un coup du sort auquel on ne peut rien, c’est la priver des connaissances et des outils de sa propre libération. Ce genre de représentation sert ceux qui asservissent les autres, en empêchant ceux-ci de concevoir la possibilité de reprendre en mains leur destinée, et de faire de leur vie un projet, plutôt qu’un scénario à subir.

Que faire des failles ?

On devrait donc plaider en faveur de l’abandon des mythes, et militer pour qu’on en fasse de simples objets de musée, dont on garderait un souvenir ému tout en les considérant comme un vestige d’une humanité naïve, ignorante et inefficace. On devrait être favorable au scientisme, c’est à dire au projet de prise en charge de toute forme de connaissance par la science. Pourtant, il n’est pas évident que tout puisse être correctement représenté par la connaissance rationnelle ; cela supposerait que tout soit scientifiquement compréhensible, que tout puisse se plier aux exigences de la raison, et que l’univers ne présente finalement plus aucun mystère. Or, le principe de la science, c’est précisément qu’en mettant à jour les mécanismes qui ordonnent les phénomènes. Ainsi, elle dévoile la nature et, tout en la mettant à disposition de l’homme, elle en fait un simple ensemble de matière sur lequel l’homme a un pouvoir d’exploitation sans limite. De la même façon que concevoir un être humain uniquement sous l’angle de son pouvoir d’achat est réducteur, ne voir dans le monde qu’un stock de ressources dans lequel on pourrait piocher sans retenue pour assouvir nos moindres manques peut aussi être considéré comme un appauvrissement du monde, et de la façon dont nous pouvons l’habiter.

Cette tension entre une conception techno-scientifique qui araisonne le monde et un regard davantage poétique, encore porteur d’enchantement, on peut en faire l’expérience dans de nombreuses œuvres, de tous genres. L’art peut d’ailleurs être considéré comme une activité consistant à ouvrir dans le monde des brèches par lesquelles on peut entrevoir d’autres mondes possibles, des perspectives jusque là inconnues, des expériences insoupçonnées, par lesquelles aussi peut s’infiltrer dans le monde une lumière nouvelle, qui éclaire l’univers selon des angles jusque là insoupçonnés, qui modifieront pour toujours le regard qu’on lui porte. Cette dimension d’enchantement du réel ne se trouve pas seulement dans les grands chefs d’oeuvre. Les arts populaires sont aussi riches d’un tel enrichissement. S’il faut se méfier des formes esthétiques qui ont pour objectif de nous inciter à participer davantage aux échanges économiques (publicité, clips, certains livres, certaines musiques…), il y a aussi dans ces formes, parfois, l’expression libre d’un regard différent sur le monde. Et la magie des arts populaires, c’est que parfois, ces représentations résonnent, comme un écho, dans la sensibilité du plus grand nombre.

Une expérience de ce genre, illustrant assez bien notre propos aujourd’hui, peut être trouvée dans le vidéoclip accompagnant le nouveau titre de Woodkid, Golitath. Sur une musique épique, caractéristique de ce musicien, un film réalisé par lui-même met en scène un ouvrier qui est soudain pris aux tripes par le gigantisme de ce à quoi il participe. Travaillant sur une carrière d’extraction de charbon, il sert de main d’oeuvre à une machine démesurée, capable de mordre littéralement dans la croûte terrestre, d’avaler celle-ci pour en extraire du combustible. Toute la première partie du film confronte la petitesse de cet ouvrier, pourtant costaud, et le gigantisme de cette machine. Si on voulait utiliser les termes que nos prédécesseurs utilisaient pour désigner ce genre de phénomène, on pourrait emprunter à la Grèce antique celui-ci : hybris. Ce mot désignait ce que nous appelons la démesure, c’est à dire le fait de prendre une dimension ou une place qui n’est pas la sienne. L’hybris est par exemple ce qui s’empare de l’homme en colère dont, soudain, les paroles et les actes vont dépasser ses intentions et la volonté. C’est ce qui anime Achille quand, combattant Hector, il ne se contente pas de le tuer, mais traîne son cadavre attaché par les pieds derrière son char, sous les yeux de sa famille, parents, femme, enfant, avant de découper sur son visage son nez, sa langue, ses oreilles, afin que son âme erre aveugle, sourde et muette dans le royaume des morts. L’hybris nous caractérise quand, après coup, on reconnaît d’une situation que « ça m’a mis hors de moi », comme si une puissance supérieure nous avait possédés et fait agir au-delà de ce qu’on était censé faire.

Quand le rationnel dépasse la raison

Cette machine qui se permet de manger le monde est la mise en image d’une telle disproportion. Et parce qu’elle est un dispositif technique réel (la machine n’est pas inventée par la mise en scène, c’est vraiment ainsi qu’on extrait les minerais de la Terre), elle est la forme réelle de l’hybris humaine dans sa façon de consommer les ressources naturelles. Soudain, ce dont nous n’avions qu’une idée vague (on sait bien qu’on extrait ces ressources, mais on ne fait pas en sorte de savoir comment on le fait, de la même façon qu’on ne se demande pas comment la viande atterrit dans les barquettes au supermarché, ou d’où vient l’électricité qui recharge notre smartphone) est montré, et on réalise la dimension réelle de l’activité humaine. Or cette dimension semble dépasser tout mesure. A ce moment, il y a comme un court-circuit dans nos représentations : la raison ne suffit plus à comprendre ce que, pourtant, la raison a produit.

En effet, la machine qui extrait le minerai est une mécanique. Elle a été conçue, calculée, construite selon des principes parfaitement rationnels. Son existence même est le résultat d’un calcul confrontant l’immense investissement qu’elle réclame et les gains qu’elle permettra de générer. Elle est donc parfaitement rationnelle. Pourtant, ses dimensions et la façon dont elle perce la planète pour en aspirer la richesse potentielle semble être, aussi, tout à fait déraisonnable. On touche, là, au paradoxe de la raison : elle est nécessaire à l’activité humaine, elle éclaire l’homme dans sa connaissance du monde, mais elle est aussi ce qui est susceptible de lui faire perdre la tête, parce qu’elle dévoile à l’homme une puissance fascinante, qui peut le dépasser lui-même.

Et pour revenir à la question économique que j’évoquais plus tôt, il y a dans le clip de Woodkid quelque chose de particulièrement pertinent, c’est la façon dont l’image nous renvoie vers l’origine même de tout échange économique : l’appropriation. Pour qu’il y ait échange, il faut posséder quelque chose. Et pour posséder, il faut tout d’abord prendre. Cette machine est l’image même de ce geste que l’humanité effectue chaque jour, consistant à s’approprier des ressources naturelles, pas tant parce qu’elles sont utiles, que parce qu’elles vont alimenter un processus économique que personne ne comprend, mais qui s’apparente à un maître qu’il faut servir à tout prix, un « système » global auquel chacun se trouve enchaîné parce que « c’est ainsi », parce que « c’est la vie », parce qu' »il faut bien gagner sa vie » (ce qui suppose qu’on n’en soit pas propriétaire), parce qu’il n’y a pas d’autre monde possible. Ce qui semble évident dès lors, c’est que l’homme est aujourd’hui moins enchaîné aux conditions d’existence auxquelles la nature le contraint qu’à celles que l’humanité a elle-même générées, qui se sont développées de telle façon qu’elles échappent aujourd’hui à tout contrôle. Comme si la raison, qui devait permettre de s’affranchir des monstres antiques figurés par les mythes, avait à son tour produit un nouveau monstre, qu’on appelle « le monde », et dont on ne peut dès lors plus se libérer.

Pour le dire autrement, il n’est pas certain que l’homme puisse être maître de sa propre maîtrise. Et il n’est pas sûr non plus qu’on sache très bien ce qu’on fait quand on développe une telle puissance technique. On retrouve ici quelque chose dont les mythes antiques avaient eu la prémonition : les êtres humains y sont souvent pris au piège de leurs propres inventions techniques. Les ailes d’Icare sont très efficaces, un peu trop même, puisque volant trop haut, il fait fondre ses ailes de cire et tombe au sol. Son père, Dédale, est condamné à errer dans le labyrinthe qu’il a lui-même conçu. Dans le mythe qui désigne les racines méta-naturelles de la technique, on raconte que Prométhée, un Titan, donna aux hommes le feu divin pour compenser le fait que, contrairement aux animaux, ils ne disposaient pas d’un corps leur permettant de survivre dans la nature. Mais ce faisant, le mythe mettait aussi, déjà, le doigt sur les craintes qu’on pouvait nourrir, en voyant l’homme doté d’une puissance divine, sans disposer de la sagesse qui permettrait de contrôler cette puissance.

Et l’histoire des techniques montre à quel point, non seulement, ces craintes sont justifiées, mais aussi combien l’homme lui-même aime à jouer avec la démesure de sa propre puissance. Ainsi, le premier test américain d’une bombe atomique fut nommé Trinity, du nom donné par la religion chrétienne à la triple forme de Dieu. Quand l’homme dépasse les bornes, il fait passer ce qu’il invente pour l’oeuvre de Dieu.

Comment se figurer ce qui dépasse l’entendement ?

Dans le clip de Goliath, hypnotisé par la machine, l’ouvrier cherche à découvrir le sens de ce qu’il fait : Où va le minerai qu’il contribue à extraire du sol. On pourrait imaginer que cette volonté de savoir débouche sur un exposé d’économie, mettant à jour la balance entre les coûts de production du charbon et l’argent gagné en le vendant. Mais la mise en scène va choisir une autre voie. Tout ce charbon alimente la combustion permanente d’un être plus disproportionné encore que la machine qui le nourrit. Le morceau s’intitule Goliath, géant biblique réputé invincible, l’image fait penser à Vulcain, déclinaison latine du dieu grec Héphaïstos, divinité forgeronne, abomination visuelle, si laid que sa propre mère tenta de supprimer en le jetant dans un ravin. Catastrophe volcanique, carbonisation personnifiée, la créature découverte par cet ouvrier dépasse l’entendement, au point d’être à la frontière de la représentation : on ne peut lui reconnaître aucune forme définitive. Comme la lave qui s’écoule, elle se reconfigure en permanence, constituant forme après forme, et ce tant qu’on en alimente le feu, c’est à dire tant qu’il y a encore du combustible à extraire de la Terre.

Ce qui est assez étrange, dans ce genre de représentation, c’est que tout en relevant sans ambiguïté de l’imaginaire, elle ne provoque pas un haussement d’épaules, et on est conscient en la regardant qu’il ne s’agit pas seulement d’un récit visant à exciter ou effrayer l’esprit de jeunes enfants. Si le récit ne va pas plus loin, s’il ne met pas en scène le combat de ce petit ouvrier avec cette montagne de feu, c’est qu’il n’est pas nécessaire de le faire. L’image se suffit à elle-même, pour une raison simple : sans être vraie, elle est juste. C’est à dire qu’elle rend correctement compte de quelque chose qui, dans la technique (et donc dans l’usage de la raison) se trouve au-delà de ce dont la raison peut expliquer. Cette faculté, qui est censée mettre le monde en ordre, est aussi la source d’un désordre plus grand encore que celui auquel on cherchait à échapper. Ce qui ne peut être compris et expliqué, on ne peut que le montrer, et se contenter de cette exposition. Or, ce qui ne peut qu’être montré, sans jamais pouvoir être démontré, ce qui n’existe donc pas dans la démonstration, mais dans la « monstration », ce sont précisément les monstres.

La créature de Goliath, monstre de feu maintenu en ébullition permanente par le flot continu du charbon qui l’alimente, c’est la forme nécessaire à l’exposition de notre rapport monstrueux au monde.

Dans le sommeil de la raison

Quelque chose semble donc se tenir au-delà de la raison, quelle que soit l’efficacité de celle-ci à dévoiler le monde et à l’exploiter. Pire que ça : quelque chose se tient au-delà de la raison précisément parce que la raison parvient trop bien à dévoiler le monde et à l’exploiter. Une part de ce qui se tient ainsi hors de portée de la maîtrise par la raison, c’est le potentiel d’enchantement que conserve l’univers et la vie, et c’est là le territoire privilégié de la découverte de la beauté. Une autre part, plus sombre, de cet au-delà consiste dans le vertige que l’homme peut éprouver devant sa propre aptitude à tout plier aux exigences de la raison. Il y a un danger majeur dans le pouvoir qu’a l’homme sur le monde. C’est un contrôle qui semble échapper lui-même à tout contrôle, un ordre qui s’apparente au chaos. Il est possible que si nous recourons encore aux mythes et aux figures que nous en tirons, c’est parce que cette part de la réalité vécue qu’on ne parvient pas à plier aux dimensions du monde matériel ne peut être évoquée autrement, que ce soit dans la direction de l’émerveillement, ou celle de l’épouvante. C’est peut-être pour cette raison que l’homme a, toujours, besoin d’échapper à la nature dans laquelle il naît, et au monde tel qu’il l’a construit. Il a besoin d’un au-delà dont le mythe demeure une représentation juste, un refuge originel qui, comme les cavernes, les châteaux de contes de fées et les salles obscures, est peuplé d’êtres plus grands que nature, trop beaux pour être vrais, protecteurs tout puissants, mais aussi menaces profondes, pères géniteurs et mères fondatrices, frères possessifs et sœurs abusives, famille d’accueil pour enfants perdus qui se bercent d’illusion dans le sommeil de la raison.


. Toutes les illustrations sont tirées du clip de Woodkid, Goliath (2020)

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