Une question embarrassante pour celui dont le métier consiste à se tenir sur une estrade pour parler, parler… Finalement, ne vaudrait-il pas mieux se taire ? – Prétexte = un texte de Pascal

« Le monde juge bien des choses, car il est dans l’ignorance naturelle, qui est le vrai siège de l’homme. Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L’autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu’ils ne savent rien, et se rencontrent en cette même ignorance d’où ils étaient partis ; mais c’est une ignorance savante qui se connaît. Ceux d’entre deux, qui sont sortis de l’ignorance naturelle, et n’ont pu arriver à l’autre, ont quelque teinture de cette science suffisante, et font les entendus. Ceux-là troublent le monde, et jugent mal de tout. »

Pascal – Pensées

Introduction

Condamner l’ignorance en l’opposant à la connaissance relève de l’évidence que chacun reconnaît pour peu qu’il soit de bonne foi. Cependant, en faisant ainsi incessamment la promotion du savoir, on prend le risque de séparer un peu facilement l’humanité en deux camps : il y aurait d’un côté la masse des ignorants, qui se contenteraient de ne pas savoir, et de l’autre les savants, qui pourraient prétendre à éclairer ceux qui semblent demeurer dans l’obscurité. Mais outre le fait que la connaissance puisse être tout aussi aveuglante que l’ignorance, comme le montre Platon lorsqu’il décrit le prisonnier sortant de la caverne ébloui par l’éclat de la lumière de la connaissance, on peut aussi soupçonner que ceux qui savent soient aveuglés par leur propre sentiment d’être détenteurs de la vérité, ne discernant plus l’espace inconnu qui continue à s’étendre devant eux. Ainsi, il n’est pas certain qu’on puisse opposer de manière absolue ignorance et savoir, dans la mesure où il semble douteux qu’on puisse être absolument ignorant (ce qui signifierait ne disposer d’aucune connaissance), mais aussi, et surtout, parce que le savoir absolu semble lui aussi inaccessible à l’homme. Dès lors, c’est la question de la définition de la valeur de la connaissance qui est posée, puisqu’on voit mal pourquoi on ferait encore la promotion du savoir, si simultanément on affirmait que, quoi qu’il arrive, on demeure blind_by_willko14éternellement ignorant. Est-ce à dire que le savoir est toujours erroné, et faut il condamner ceux qui prétendent détenir la vérité ? Voila le problème qu’aborde fréquemment Pascal dans ses écrits, de manière générale parce que c’est entre autres sur ce problème que se cristallise son opposition aux jésuites, mais aussi parce qu’il s’agit d’un enjeu philosophique puissant. Le propos de Pascal est original car il n’oppose pas simplement savoir et ignorance. Pour cela, il montre que ceux qui prétendent savoir sont en fait doublement ignorants : tout d’abord parce qu’ils ne peuvent pas, en fait, être parvenus à la vérité, et on verra pourquoi, ensuite parce qu’ils ignorent dès lors leur propre ignorance. Pour cela, il va décrire le processus de la connaissance en s’intéressant à ses deux extrémités, comme pour définir un segment de droite ; d’un côté, l’ignorance naturelle, qui est totale, de l’autre, la connaissance de tout ce qu’il est possible de savoir. A priori, Pascal semble reprendre là la distinction que n’importe qui peut effectuer. Mais son originalité tient à ce qu’il prétend qu’en fait, ces deux extrémités définissent non pas un segment de droite, mais un cercle, et que la connaissance de tout ce qu’on peut savoir est équivalente à l’ignorance naturelle. Il s’agit là d’une proposition suffisamment audacieuse pour qu’elle mérite qu’on s’intéresse aux arguments qui la permettent. On mènera dont une étude suivie de ce texte, pour ensuite en montrer les développements potentiels.

1 – Explication

A – L’affirmation liminaire

Le début de cet extrait a de quoi surprendre. On y affirme en effet que « le monde juge bien des choses, car il est dans l’ignorance naturelle ». On pourrait interpréter cela de bien des manières. On peut tout d’abord y voir une forme d’ironie, et ce d’autant plus que c’est là un ton fréquent chez Pascal. A la manière dont Descartes, au début du Discours de la Méthode, affirme que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, et qui précise que tout le monde s’en trouve effectivement suffisamment pourvu, on pourrait voir ici Pascal ironiser sur le fait que chacun, quand il émet des jugements, le fait en postulant que ceux-ci sont pertinents et justes. Mais en fait, voir ici une simple ironie serait commettre une erreur sur la cible véritable de Pascal. En effet, ce que ce texte fustige, ce n’est pas l’ignorance en elle-même, comme on va le voir. En fait, dire que le monde juge bien parce qu’il est ignorant désigne plutôt le processus d’innocence générale des discours, qui consiste à dire ce que nos connaissances nous permettent de dire, sans prétendre pour autant affirmer quoi que ce soit de dogmatiquement vrai. Il en va ainsi dans les discussions du quotidien, qui ne prétendent pas être reconnues comme porteuses d’une quelconque vérité. En fait, si cette formule est intéressante, c’est surtout par ce qui la suit : cette ignorance naturelle est en effet présentée comme « le vrai siège de l’homme ». Affirmer ainsi que c’est son « vrai » siège, c’est supposer qu’on en propose un autre, qui prétend lui aussi être vrai alors qu’il ne l’est pas. Si Pascal affirme que c’est sur l’ignorance que l’homme se tient, c’est que d’autres affirment s’asseoir sur le trône de la vérité. On va voir que c’est cette prétention que combat Pascal. Cette première phrase donne donc le programme de ce qui va suivre, et indique quelle cible l’auteur s’est donnée.

B – La description du cercle de la connaissance.

Cette ignorance naturelle, simplement posée en introduction sans être définie, va être la première extrémité du cercle de la connaissance tel que Pascal va le décrire. En effet, une fois affirmé que le principe de la connaissance (la science) a deux extrémités, ce qui permet de le circonscrire, Pascal va rapidement décrire chaque terme de ce processus. L’ignorance naturelle est tout simplement celle dans laquelle se trouvent les hommes en naissant. Précisons ce que le texte ne dit pas explicitement : si l’homme, en naissant, est ignorant, c’est d’une manière particulière, puisqu’il ne sait pas qu’il y a quelque chose à savoir. En d’autres termes, plus que d’ignorance, il s’agit d’innocence, c’est à dire d’une ignorance dont on ne peut pas être jugé responsable, et qui est donc dans l’ordre des choses : on ne peut pas être accusé de ne pas savoir quelque chose si on n’est même conscient de la possibilité de cette connaissance. A aucun moment il n’y a, dans ce texte, de condamnation de cette ignorance, dans la mesure où celui qui est caractérisé par une telle ignorance n’institue pas celle-ci comme un savoir. En ce sens, il ne s’agit même pas de la position des sceptiques, qui faisaient de leur ignorance même un savoir. Ici, l’ignorance est tout simplement un état d’absence de savoir, tel que tout homme le connaît à la naissance. Et c’est bien cet état qui a été désigné au début de l’extrait comme « le vrai siège de l’homme ». En apparence, cet état va être opposé à cet autre état, qui consiste à savoir « tout ce que les hommes peuvent savoir ». Notons tout d’abord le choix de cette expression précise. On attendrait une formulation du type « savoir absolue », « possession de la vérité », voire même « sagesse », Pascal choisit une désignation plus modeste, limitée au strict cadre de la connaissance accessible à l’homme. Autrement dit, le summum du savoir qu’un homme puisse espérer atteindre n’est qu’un savoir humain, ce qui laisse supposer qu’un autre savoir, plus élevé, soit pensable (sans être pour autant connu). Si on faisait référence, de nouveau, à Descartes, une telle expression ferait penser à sa propre situation, décrite dans le Discours de la Méthode, quand, ayant achevé ses études, il constate qu’il a appris tout ce qu’on peut savoir à son époque. L’évidence, c’est que bien qu’elle soit « totale » (on ne dit pas encore, au dix-septième siècle « encyclopédique », et quand viendra le temps d’utiliser cette expression, le savoir encyclopédique deviendra tout simplement trop grand pour l’être humain, nécessitant d’avoir recours à ces prothèses de mémoire que sont les livres), cette connaissance est toujours circonscrite dans des limites humaines qui empêchent de la considérer comme absolue. Ainsi, le plus grand savoir auquel puisse prétendre un homme n’est jamais qu’un savoir relatif, qui se tient nécessairement devant un océan d’inconnu. C’est cette relativité et cette incomplétude du savoir humain qui permet à Pascal ce retournement qui constitue le cœur du texte : si le plus grand savoir humain n’est pas un savoir absolu, alors le plus grand savant est, lui aussi, un ignorant, porteur de la même innocence que le nouveau né, à cette importante différence près que le savant sait qu’il ignore. On est donc passé de l’ignorance naturelle à ce que, depuis la fin du moyen-âge, et ce grâce à Nicolas de Cues, on appelle la « docte ignorance ». Mais le mouvement de pensée proposé par Pascal est ici singulier, puisque la connaissance a effectué une boucle sur elle-même, pour revenir à son point de départ. Aucune critique n’est d’ailleurs portée sur l’une ou l’autre de ces extrémités.

C – Critique de la position intermédiaire

En revanche, se tenir entre l’ignorance naturelle et la docte ignorance, c’est être porteur de suffisamment de connaissances pour être persuadé de ne pas avoir à en chercher davantage. Ce sont donc ceux qui « ont quelque teinture de cette science suffisante ». L’expression est juste assez ambiguë pour signifier exactement ce que Pascal décrit : «science suffisante » est évidemment une boutade, puisqu’il a auparavant montré que la science n’était jamais suffisante, dans la mesure où son accomplissement se tient dans la conscience de l’ignorance. Ceux qui « font les entendus » sont donc tout juste « teintés » d’une science qui est tout à fait fictive. Tout comme chacun se sent suffisamment pourvu de bon sens, les entendus décident par eux-mêmes que leur science est suffisante, ce qui leur permet de se fixer sur des idées arrêtées, et de professer en tant que savants. Pourtant, le début de la phrase interdit de les considérer comme ayant achevé le chemin de la connaissance : ils ont certes quitté le seuil de l’ignorance naturelle, mais ils n’ont pas atteint l’autre extrémité du parcours. Leur dogmatisme est donc le résultat de leur seul décret : ils se considèrent comme parvenus, et c’est bien là la caractéristique commune de tous les parvenus : avoir atteint un certain point d’élévation, et pour la simple raison qu’ils l’ont atteint, décréter que ce point est le sommet absolu de toute élévation possible, ce qui permet ensuite de se poser comme le référent dans tout débat. C’est cela, « faire les entendus ». De toute évidence, l’attitude décrite par Pascal est une supercherie : aveugles à leur propre ignorance, ils parlent néanmoins comme s’ils étaient détenteurs d’un savoir supérieur, qui leur permettrait de dominer, diriger les esprits moins instruits. Dans le paysage intellectuel de Pascal, ce sont les Jésuites qui sont visés par cette critique, puisqu’ils se présentent aux fidèles comme des guides qui peuvent se prétendre édifiants, puisqu’ils sont eux-mêmes de toute évidence édifiés. Pourtant, cette évidence ne tient qu’à l’aplomb avec lequel ils assènent leurs discours, et la conviction dont ils se sont eux-mêmes dotés. Aujourd’hui, on trouverait une figure semblable chez les experts chargés de conseiller tantôt les gouvernants, tantôt le peuple, en expliquant aux uns comme aux autres qu’en vertu de leur savoir, ils peuvent se permettre de conseiller, et même de diriger, du haut de la supériorité que leur confère la connaissance dont ils sont, seuls pourvus. Le verdict de Pascal est sans appel, et il tombe sèchement en conclusion de ce passage : ces soi-disant entendus « troublent le monde ». Ils sont donc facteur de désordre, puisqu’ils créent une confusion entre ce qui est de l’ordre de l’ignorance, et ce qui est de l’ordre du savoir, en prétendant incarner ce savoir, laissant croire qu’une telle chose est possible, alors que, pour les raisons données précédemment, le savoir demeure définitivement à distance, en particulier de celui qui sait. Persuadant le monde de son infériorité, ils laissent à penser qu’il faut s’y connaître pour être autorisé à imposer ses jugements à ceux qui, ignorants, n’auront plus qu’à gober ce discours pour restituer, à leur tour, ce qu’on aura sans cesse présenté comme la vérité. Non seulement, ils créent donc du désordre en trompant leur monde, mais Pascal clôt la description en prononçant ce dernier jugement : ces « connaisseurs », finalement, « jugent mal de tout ». Précisons cela : cela ne signifie pas qu’ils ne savent rien, ni que leurs connaissances soient erronées. Le problème est plus profond que cela : l’erreur ne consiste pas à colporter telle ou telle connaissance, puisque de toute évidence, l’ensemble des savants ne se trompe pas sur tout. L’erreur, en revanche, consiste à croire qu’en vertu des connaissances dont on est porteur, on puisse se considérer comme en sachant assez, et ne plus être en quête, ce qui a pour conséquence de proposer au monde un savoir déjà établi, qui dissuadera les autres hommes de se mettre à leur tour en quête.

Transition

Ainsi, en établissant l’ignorance comme l’alpha et l’oméga de la connaissance, Pascal utilise un paradoxe pour mettre fin à un mensonge. Finalement, on ne peut pas prétendre posséder la vérité, parce que tout rapport honnête avec la connaissance indique nécessairement que celle-ci demeure perpétuellement insuffisante. En d’autres termes, la seule chose sérieuse qu’on puisse véritablement apprendre, c’est qu’il y a toujours à apprendre, et que la quête demeure infiniment inachevée. Il n’est donc pas permis de se reposer sur les lauriers de la science, car les feuilles de ceux-ci tombent dès qu’on s’y appuie. On serait tenté, d’ailleurs, de voir là une leçon définitive, mais ce serait tomber dans l’écueil que le texte décrit. Aussi doit on dépasser un peu le texte lui-même, pour discerner quelles perspectives il trace. En effet, si une telle position, on va le voir, est riche d’ouvertures et de découvertes nouvelles, elle peut, aussi laisser la place à un relativisme de la connaissance qui permettrait, à terme de tout affirmer, puisqu’aucune connaissance absolue ne serait envisageable.

II – Mise en perspective

A – La recherche asymptotique de la vérité, héritière de cette conception de la connaissance.

Quel que soit le domaine envisagé, il est intéressant de constater que cette attitude, décrite ici par Pascal, va devenir peu à peu la figure même du chercheur. Et ce n’est pas tout à fait un hasard si c’est au dix-septième siècle que cette figure commence à remplacer progressivement celle du savant. En effet, même si la Renaissance est déjà une période au cours de laquelle se développe un véritable esprit de curiosité envers le monde (ce qui implique toujours une certaine conscience de ne pas savoir un certain nombre de choses), cette quête est alors clandestine, puisqu’elle semble mettre en danger les dogmes religieux qui se sentent soudainement trop fragiles, malgré l’aplomb avec lequel ils s’imposent, pour résister à un tel traitement. Héritiers de ces chercheurs masqués, les penseurs du dix-septième siècle peuvent théoriser ce qui deviendra le portrait type du chercheur des temps modernes : un homme qui a davantage de questions que de réponses, quelqu’un qui fait preuve, avant tout, de modestie vis-à-vis de l’univers et qui ne prétendra donc jamais en avoir percé les secrets, pour la simple raison que sa connaissance elle-même constitue un motif d’étonnement. On a une illustration célèbre de cette attitude dans l’affirmation connue d’Einstein qui s’étonnait : « Ce qu’il y a de plus incompréhensible dans l’univers, c’est qu’il soit compréhensible. » (The Journal of The Franklin Institute, vol.221, 3, March 1936). Or, un tel étonnement est tout à fait conforme à ce que Pascal avait en tête quand il envisageait la connaissance comme définitivement insuffisante, et ce pour des raisons qui débordent le cadre de ce que nous appelons aujourd’hui la science.

B – Doit-on assimiler cela à un scepticisme qui légitimerait le relativisme ?

Le risque d’une telle affirmation, c’est que toute connaissance soit par avance infirmée pour la simple qu’elle raison qu’on pourrait la considérer comme nécessairement insuffisante. Au-delà du texte se pose donc la question de la valeur d’une connaissance dont le porteur serait lui-même conscient du caractère limité. En effet, dans l’usage habituel que nous faisons des jugements, nous avons l’habitude, précisément, de considérer comme méthodique de n’affirmer que ce que l’on peut considérer comme vrai. Affirmer ainsi que le savoir n’est qu’un déni d’ignorance, c’est prendre le risque d’instituer comme idéal, le silence. On peut tout autant tirer cette conséquence du texte étudié, que son contraire : la relativité de la connaissance permet de légitimer aussi bien un flot de discours tous contradictoires mais égaux dans leur nécessaire insuffisance qu’un silence imposé par la valeur insuffisante de ce qu’on aurait à dire. D’un côté, on pourrait trouver nécessaire de contrer les discours dogmatiques des savants autoproclamés, pour ne pas les laisser troubler impunément le monde, de l’autre, l’idéal serait de se taire. Au-delà de ce texte, on trouve ces deux tendances chez Pascal : il est en même temps l’homme qui contre publiquement les jésuites, prend des positions intellectuelles pour contrer leur pouvoir, et de l’autre on lit à de multiples reprises sous sa plume des appels au silence, comme si s’exprimer constituait une vanité que ce qu’on a à dire ne pourrait jamais justifier. C’est ainsi que dans sa préface au traité du vide, on trouve, par exemple, cette brève remarque qui en dit long sur l’attitude dont il souhaiterait faire la promotion si l’attitude inverse, insolente, n’obligeait pas à sortir fréquemment de sa réserve : « « Il faut relever le courage de ces timides qui n’osent rien inventer en physique et eyes_wide_shut_by_paliancho2confondre l’insolence de ces téméraires qui produisent des nouveautés en théologie ». Eloge des discrets et des modestes, méfiance envers les ambitieux de la connaissance, qui font de leur connaissance une arme et un piédestal sur lequel ils se tiennent, drapés dans ce qu’ils croient être une suffisance de la connaissance, alors qu’il ne s’agit, justement, que de suffisance. Ainsi, le relativisme serait déjà un excès, car il validerait cette attitude qui consiste à laisser chacun décider de ce qui constituera, à titre personnel, la vérité, alors que l’essentiel est précisément de ne jamais frapper la connaissance, même intime, du sceau de l’achèvement. Il faut être en quête.

C – Finalement, plus de recherche, c’est d’inquiétude qu’il s’agit.

En dernier ressort, on comprend mieux ce fragment des Pensées si on élargit un peu l’espace auquel il s’applique, et si on se rappelle de ceux à qui Pascal s’oppose. En effet, si nous pensons spontanément aujourd’hui que c’est de connaissance scientifique dont parle Pascal, il faut caler notre champ de vision sur ce que Pascal vise vraiment en son siècle. Au-delà d’un discours sur le monde, les jésuites proposent, en effet, avant tout un discours théologique. En ce sens, au-delà de querelles scientifiques, c’est bien de désaccords métaphysiques qu’il s’agit, et c’est bien plus encore sur ce terrain là que les Jésuites proposent un dogmatisme qui révolte Pascal. Ainsi, s’il est possible d’établir des connaissances scientifiques (et Pascal ne s’en prive pas, il est l’auteur de nombreux traités de science, abordant des questions aussi variées que les mathématiques, la pression atmosphérique, ou l’optique), il est nécessaire de concevoir ces connaissances comme étant trop circonscrites au monde dans lequel nous vivons pour être suffisantes. Demeure le questionnement sur tout ce qui est au-delà de ce monde. On pourrait imaginer que la théologie soit, alors, ce discours dont l’homme a besoin pour que sa connaissance soit totale, mais c’est bien là que Pascal juge que la suffisance de la pensée constitue un leurre dangereux : penser maîtriser cette dimension de l’existence humaine, c’est laisser de côté l’inquiétude. Or, à lire les jésuites, on constate une chose : leur art de traiter des cas de conscience (technique qu’on appelait alors la « casuistique », et dont on détient encore aujourd’hui des traités de taille considérable, tentant de fournir des réponses à tous les cas de figure imaginables) a pour premier objectif de rassurer. Il s’agit en définitive de techniques permettant de « s’en sortir » à bon compte. En somme, il s’agirait d’une religion, et plus largement d’une pensée sans inquiétude. Voila, au-delà des discours scientifiques, le terrain sur lequel combat Pascal : celui d’un monde dans lequel, à force de connaissances satisfaisantes en raison même de leur suffisance, on puisse vivre sans inquiétude alors même que, de toute évidence, l’existence est en elle-même inquiétante, puisqu’elle nous met en mouvement dans un monde dans lequel aucune direction, aucun conseil, aucun « road-book » n’indique ce que nous y faisons. Ceci établi, tout discours qui s’affirme comme définitif a pour conséquence de faire taire l’inquiétude, et d’interdire la quête. C’est là que les entendus sont les plus dangereux, laissant croire au monde qu’il est possible d’exister sans s’en inquiéter.

Conclusion.

Ainsi, derrière la simple opposition entre ignorance et savoir, on voit que ce sont des enjeux profonds qui sont concernés, puisque selon la valeur qu’on donne à la connaissance humaine (et on a vu qu’il ne s’agit pas, ici, d’accorder à telle connaissance plus de valeur qu’à telle autre, puisque le propos consiste à entendre chaque jugement comme insuffisant (ce qui, rappelons le, ne permet pas d’affirmer qu’au sein de cette même insuffisance, tous se valent…)), c’est la position que l’homme se donne dans le monde qui est mise en jeu. En effet, il est toujours tentant de penser avoir atteint la vérité, et il est toujours plaisant de sentir que les autres viennent puiser en soi comme à une source. Cependant, au-delà des rapports de pouvoir que cela induit, Pascal désigne cette attitude comme illégitime, et ce même quand elle est sincère : celui qui pense qu’on peut un jour en savoir assez se trompe nécessairement, et passe à côté de l’essentiel, qui est le mouvement nécessaire de l’homme vers cette vérité que, précisément, il ne peut pas atteindre, car elle relève d’un ordre qui n’est pas le sien. Vouloir rééquilibrer l’homme sur un siège plus stable que celui de l’ignorance est donc peut être une intention louable, mais c’est une erreur, car c’est alors oublier que ce déséquilibre est aussi une modestie dont l’homme ne peut pas prétendre se détacher.

5 commentaires On Une question embarrassante pour celui dont le métier consiste à se tenir sur une estrade pour parler, parler… Finalement, ne vaudrait-il pas mieux se taire ? – Prétexte = un texte de Pascal

  • Cette boucle m’a fait penser à cette phrase, de Goethe (que j’extirpe de je ne sais plus où):

    La suprême félicité du penseur
    Est d’avoir exploré l’explorable
    Et de vénérer sereinement l’inexplorable

    Mais peut être n’est elle pas tout à fait adéquate… en tout cas je ne m’empêche pas de la retranscrire ici, car je la trouve très belle ^^

  • Très beau commentaire, le passage sur l’inquiétude est très juste, je vais m’en inspirer un peu

  • Très bel article mais quelque chose m’étonne. Pascal lui-même écrit que « Les sciences ont deux extrémités qui se touchent ». L’ignorance naturelle et la « docte ignorance ». D’où l’emploi que vous faites de la métaphore du cercle. Mais, cet emploi est-il vraiment pertinent ici ? Ces extrémités se rejoignent-elles effectivement ?
    Si l’ignorance banale et brute est un pur et simple non-savoir, la « docte ignorance » est, elle, une forme de savoir, puisque prendre conscience de son ignorance, c’est déjà sortir de l’ignorance. L’ignorance « crasse » est donc un départ, tandis que la docte ignorance est un terme. Alors comment peut-on dire qu’il y a boucle ou cercle ? Ne faut-il pas plutôt y voir le parcours d’un segment avec un « terminus ad quo » et un « terminus ad quem », un point de départ et un point d’arrivée, lesquels, si l’on admet que le segment soit courbe, peuvent se « toucher » mais ne se confondent en réalité jamais ? Alors pourquoi dire, en II B, que « la connaissance a effectué une boucle sur elle-même, pour … revenir à son point de départ » ?

  • En effet, Lionel, l’image du cercle est simplificatrice, ou plutôt elle met à plat ce qui réclame d’être vu en perspective. A la lumière de votre commentaire, on pourrait dire que l’image du cylindre spiralé (l’image du ressort, en somme) conviendrait mieux : parce que si d’un certain point de vue, le cheminement de la connaissance forme une boucle, il ne tourne néanmoins pas en rond. On devrait plutôt dire que du point de vue de l’achèvement, ce mouvement ne connait pas de fin, sans pour autant qu’on puisse dire qu’il soit vain. Il aurait donc fallu voir mon cerle en « 3D » (c’est la mode…), ou plutôt dans une vue « en élévation »; et sans doute pour cela aurait il fallu que je le décrive ainsi.
    Je ne change pour autant rien au texte, laissant l’objection jouer son rôle. Merci donc pour la remarque !

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