Les Maîtres du suspens – 2

Au détour d’un texte de Lucien Febvre, qui n’a pas grand chose à voir avec ce qui va nous occuper ici, je suis tombé sur un extrait d’un discours qu’Anatole France prononça, au début du 20ème siècle, devant la société des études rabelaisiennes. A voir le ton du discours, on devine que cette société prenait son travail très au sérieux, et que les rencontres de ce cercle d’initiés devaient être joyeuses, arrosées, et que les panses devaient être bien pleines alors qu’Anatole France prenait la parole.

Mais derrière la bonne humeur évidente de ce moment, ce qui nous intéresse ici, c’est que notre orateur fait un éloge du doute qui nous permet de remonter, en rebondissant sur la période de la Renaissance, vers les origines antiques de cette suspension du jugement. Ainsi, en rendant hommage aux grands auteurs de cette période, Montaigne et Rabelais tout anatole-france1particulièrement, Anatole France parvient à montrer que le doute n’est pas simplement une absence de connaissance, dont on déduirait un peu vite que c’est aussi une absence de pensée. Bien au contraire, loin d’être une attitude passive, le doute apparaît ici comme la vie même de l’esprit, le mouvement par lequel la pensée évite de sombrer dans les sables mouvants qu’elle peut constituer pour elle-même.

En évoquant Rabelais et Montaigne plutôt que Pyrrhon d’Elis et Sextus Empiricus, Anatole France évite l’écueil qui consiste à faire du doute l’alpha et l’oméga d’une pensée qui tournerait alors à vide. Douter même du doute, c’est réinjecter en permanence de l’oxygène dans la pensée, de la vie dans les idées. On n’aurait alors qu’un reproche à faire à ce discours sceptique : il passe directement de Montaigne à Voltaire, en oubliant que celui qui a remis le doute au coeur d’une pensée qui se donnait comme objectif de ne plus douter, c’est Descartes, grand absent de ce discours.

Mais sans doute aurait-il semblé un peu trop austère pour une assemblée pantagruélique.

Je livre pour le moment le texte tel quel, sans aucune explication, comme je l’ai donné à mes élèves. Une petite heure est sans doute nécessaire pour mener les quelques recherches qui permettent d’en élucider les références implicites, les moteurs de recherche étant l’ami du lecteur. Pour ma part, seul ce mythe de la vierge romaine dont le corps est encore magnifique, dans son tombeau, des siècles après sa mort, demeure une énigme non résolue. Si un lecteur en possède la clé, les commentaires lui sont grand ouverts, pour qu’il élucide ce passage (mais je n’exclus pas tout à fait qu’Anatole France, emporté par son élan, ait inventé ce beau mythe pour l’occasion).

Enfin, si on veut lire plus amplement les actes de cette société des études rabelaisiennes, bonne nouvelle : ils sont en ligne à cette adresse :

http://archive.org/stream/revuedestudesr10sociuoft/revuedestudesr10sociuoft_djvu.txt

« Mesdames, Messieurs et chers amis, j’ai diverses raisons de croire que tous ici nous sommes des gens excellents par l’esprit et le cœur. Une de ces raisons, c’est que nous sommes confits en pantagruélisme, signe certain d’honnêteté. Le pantagruélisme est plein d’enseignements pour le temps présent. Comme il est, entre autres choses, la fleur de l’humanisme, il nous instruit à honorer les études qui sont la force et la grâce de l’esprit. Ce cri que Rabelais poussa d’une voix si haute : « A boire! », atteste une ardente soif de connaître et de comprendre. « A boire! », c’est le cri des humanistes altérés de science et d’amour. Ils ont bu copieusement à la fontaine de sapience et l’humanité a hérité leur soif inextinguible et leur ivresse sublime. Qu’il est vrai, le mythe de la vierge romaine dont on ouvrit le tombeau après tant de siècles de ténèbres et qui parut divinement belle à l’humanité renaissante! Le retour aux lettres, aux sciences, à la philosophie antiques marqua le retour à la sagesse, à la beauté, à la joie. Et l’on voudrait aujourd’hui renoncer aux humanités, aux nobles élégances de l’esprit! Mais ce serait répudier l’héritage intellectuel des grands ancêtres; ce serait renoncer à la pensée même dans ce qu’elle a de délicat et de précieux; ce serait renoncer au raisonnement exact, à la perception fine des nuances de l’idée, au génie même des sciences et des arts.

Mesdames et Messieurs, je n’en aurais jamais fini si je vous exposais tous les mérites du pantagruélisme. Il est fait de sagesse et de gaieté. Il nous incline aux fortes études et aux hautes pensées, nous incite à toujours agir harmonieusement; il conseille de n’être point l’ennemi de soi-même pour n’être point l’ennemi d’autrui. Car ceux qui se soumettent eux-mêmes à de rudes disciplines ne sont que trop enclins à en imposer de plus rudes encore à leurs semblables.

Enfin le pantagruélisme enseigne à croire aux dieux bons et à mépriser les farfadets.

Rabelais, Montaigne, Voltaire, c’est la Bible moderne et le plus Nouveau Testament. On y puise la foi la plus nécessaire à l’homme, la plus conforme à sa nature, la plus propre à le rendre heureux : le doute. Quand on étudie l’histoire des hommes, on s’aperçoit que s’ils s’entre-massacrèrent sans relâche à travers les siècles, ce fut surtout pour n’avoir pas su douter. Le doute, Messieurs, c’est la paix, la douceur, la clémence, c’est la source de tout bien, la fontaine de joie. Mais il est difficile de l’exercer pleinement. La pratique de ce bienheureux doute exige beaucoup d’art et de philosophie. Rabelais le respire. Il le respire et l’inspire tout naturellement.

Mais il n’en fait pas un dogme. Il est pour cela trop ennemi de tout dogmatisme. Aussi bien je ne vous propose pas, Messieurs, de faire du doute un article de foi et de contraindre, de persécuter les croyants au nom du doute. Ce ne serait point du pantagruélisme.

Doutons même du doute. L’homme est fait pour l’action. « Je dois agir, puisque je vis », dit l’Homonculus de Gœthe. Et peut-on agir quand on doute ? Difficilement. Et pourtant il faut agir. Il faut aider à la manoeuvre du navire battu par la tempête, comme frère Jean; il faut conjurer les périls, diriger de grandes entreprises, comme ce noble Pantagruel dont je retrouve ici même en Jaurès la vigueur et la bonté. Eh bien, nous croirons s’il le faut absolument.

Nous croirons en doutant, nous douterons en croyant. Le pantagruélisme nous enseigne à nous faire au besoin des certitudes.

Dans l’action, la vérité nous apparaîtra si nous sommes courageux et désintéressés. Ce qu’il convient d’admirer particulièrement dans la philosophie pantagruélique, c’est qu’elle est proportionnée à la faiblesse humaine et qu’elle ne nous fait point tendre à la perfection, à la fâcheuse perfection. Elle craint tout excès, même l’excès de la vertu, qui est à vrai dire un terrible excès. (…)

Ne persécutons personne : c’est la seule manière certaine de ne pas passer dans l’avenir pour des gens ineptes et féroces. Brûler n’est pas répondre, disait Camille. Emprisonner non plus.

Ne souhaitons pas que tout le monde pense comme nous. L’uniformité des sentiments serait odieuse. Pour ma part. Messieurs, je m’ennuierais beaucoup et je fuirais ma propre conversation si j’étais toujours d’accord avec moi-même; heureusement, il n’en est rien et je me contredis de temps en temps. Croyez-moi : il est bon de se contredire quelquefois soi-même, ne fût-ce que par divertissement salutaire et pour apprendre à supporter la contradiction quand elle vient d’autrui. Et puis celui qui se contredit a plus de chances qu’un autre d’exprimer quelquefois du vrai, s’il en est au monde.

Mesdames et Messieurs, le pantagruélisme est une bonne doctrine; il nous tient en joie, il nous apaise, il nous fortifie. Par lui nous sommes heureux et bons. Il confirme dans l’optimisme ceux qui s’y sont déjà attachés et il y tourne ceux qui y montraient le dos. Grâce à vous, Mesdames et Messieurs, je me sens ce soir quelque disposition à goûter la philosophie de Pangloss.

Et peut-être faut-il croire que tout est pour le mieux en ce monde, non que les choses y aillent généralement bien : elles y vont au contraire généralement mal. Mais nous pouvons du moins les colorer à notre fantaisie, et comme, en définitive, l’univers n’existe pour nous que par la représentation que nous nous en faisons, il est beau si nous le trouvons beau. J’ajoute qu’il y a des moments où la vie est agréable. Celui-ci, par exemple. Et c’est avec le plus pur contentement que je bois à Mme la marquise Arconati-Visconti, présente du moins à nos esprits, et aux dames qui sont venues ici nous rendre, bien embellie, l’image des belles thélémites dont Maître François a décrit amoureusement les atours. »

Anatole France – Discours prononcé devant la Société des Etudes Rabelaisiennes, in Revue des Etudes Rabelaisiennes, X, 1912, p. 168-170

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