Ce qui demeure

Il y a chez Hannah Arendt une inquiétude profonde face à ce qu’elle voit à l’oeuvre dans l’époque moderne : peu à peu, l’exécution des tâches quotidiennes grignote le temps disponible, et remplace l’activité noble qui caractérise, en propre, l’être humain. Dans l’extrait qui suit, elle distingue nettement les produits de consommation des oeuvres d’art, et indique nettement que c’est dans la durabilité que s’inscrit la culture. Pour le dire plus clairement : aucune culture ne peut se fonder uniquement

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Diviser pour mieux unir

Toujours dans le cadre de la réflexion sur ce sujet de dissertation, Le travail divise-t-il les hommes ? il est intéressant de s’appuyer sur cet extrait de la République, de Platon. Socrate et Adimante y mettent en évidence ce paradoxe : cette activité qui divise les hommes, chacun se spécialisant dans une activité spécifique, est aussi celle qui fonde la cité dans la nécessité de l’échange des produits de ce travail. Une bonne base pour proposer une troisième partie vraiment

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Let’s play master and servant

Ce qui suit est, comme on dit, un gros morceau. Hegel n’est pas très facile à lire, et réclame souvent un accompagnement. Ce passage de la fameuse Dialectique du maître et de l’esclave est évoqué ici parce que nous l’utilisons pour traiter un sujet précis (Le travail divise-t-il les hommes ?). On y comprend, entre les concepts, que le travail est ce qui permet à l’humain de se reconnaître en tant que tel. On devine donc que la référence à

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Concevoir ou exécuter

Marx semble parfois envisager le travail sous un angle exclusivement critique. Pourtant, on oublie qu’il fait preuve d’une grande nuance sur ce point, en distinguant les conditions d’organisation du travail d’un côté, et ce qu’est réellement cette activité quand elle n’est pas encadrée par une volonté de spoliation des travailleurs par ceux qui les exploitent. Ci-dessous, il montre que, fondamentalement, il y a dans le travail la source même de l’humanisation de l’homme, et ce qui le distingue du règne

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Usine d’aliénés

Comme souvent, Marx va au-delà de la simple analyse. Parce qu’il pratique très volontiers l’ironie, il met à jour ce qui se tient, larvaire, sous nos yeux, dans les mécanismes humains de notre bon vieux monde. Ce qui suit semble être un regard extrêmement désillusionné sur le monde du travail. Mais peu à peu, derrière le tableau sombre des relations entre l’employé et l’entreprise pour laquelle il travaille on devine ce que pourrait être le travail s’il n’était pas organisé

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La déchéance du travailleur

Deux extraits des Politiques d’Aristote, au cours desquels il revient sur la question de l’esclavage. Bien qu’il distingue l’homme de l’esclave, il est important d’avoir en tête qu’il ne le conçoit pas comme esclave « par nature ». L’esclave pourrait être homme, mais n’est pas en situation de développer en lui les spécificités humaines. Aujourd’hui, ces textes ont surtout pour intérêt l’analyse qu’ils proposent du travail lui-même, tant pour la description de son caractère pénible, que pour la façon dont ils saisissent

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L’avenir appartient à ceux dont les travailleurs se lèvent tôt.

De le nourriture pour un esprit qui traiterait un sujet de dissertation portant sur le caractère unificateur, ou pas, du travail. Marx est évidemment un de ceux qui aura, le mieux, analysé les tenants et aboutissants des échanges entre êtres humains, et mis en évidence qu’au coeur de ces processus, il y a de grandes inégalités, entre autre dues au fait que le travail, lui-même, est considéré comme une marchandise. I. Bourgeois et prolétaires [1] L’histoire de toute société jusqu’à

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La sueur au front

De quoi alimenter le traitement d’un sujet tombé lors du baccalauréat 2019 : Le travail divise-t-il les hommes ? De façon générale, si tout le monde a plus ou moins cette référence en tête, il est utile de la connaître vraiment et, pour cela, d’en revenir au texte lui-même, qui mérite d’être lu, et pensé. On verra que dans le traitement de ce sujet, on en fait un double usage, privilégiant tout d’abord une lecture au premier degré avant de

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Dette souveraine

On sent qu’on a saisi un discours quand on est capable de le reconnaître chez d’autres auteurs que celui chez lequel on l’a tout d’abord découvert. En philosophie, ce phénomène peut prendre trois formes. La première consiste à lire tout d’abord des présentations des concepts principaux d’un auteur chez des commentateurs, puis à retrouver ces concepts dans leur milieu naturel, en lisant directement les œuvres qu’on a tout d’abord découvertes grâce à ces précieux intermédiaires et entremetteurs que sont les

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S’abîmer sans s’abimer

On évoquait précédemment ces vers stupéfiants de Lucrèce, ouvrant le livre II  de son poème « De Natura rerum« ,  sur le réconfort qu’on éprouve devant  le spectacle des naufrages au loin. On ne peut pas goûter les textes sans les lire. En voici donc une traduction : « Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d’assister du rivage à la détresse d’autrui ; non qu’on trouve si grand plaisir à regarder souffrir ; mais on se

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Inventaire avant liquidation

La récente série Chernobyl,réalisée par Johan Renck revient sur la catastrophe qui eut lieu en 1986 dans cette centrale nucléaire d’Ukraine. Si elle ne fut pas la première fusion d’un cœur nucléaire dans l’histoire (en 1976, la centrale américaine de Three Mile Island connut le même problème), le fait que cette fusion se fasse à l’air libre, le réacteur tout entier ayant explosé, n’avait en revanche connu aucun précédent. La série est passionnante par bien des aspects, entre autres parce

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Penser comme une montagne

Il y a trois ans sortait un livre passionnant, et peut-être important. Au départ, il y avait une question de territoire à partager entre les hommes et les loups, là où ceux-ci avaient disparu, là où on était en train de les réintroduire. Il fallait donc que les uns, et les autres, négocient. Mais voila. Les animaux ne négocient pas. C’est donc aux hommes d’entrer en dialogue avec ces autres êtres qui ne prétendent pas vivre dans ce même monde.

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Penser le monde après la fin du monde

Il est temps de renouveler un peu les références que nous utilisons. Ce blog, laissé en jachère par les expériences d’écritures pour la revue L’Eléphant ou pour d’autres blogs focalisés sur d’autres objets (les bagnoles par exemple) a maintenant besoin de sang frais afin d’acheminer les éléments nécessaires à la pensée. Et ces éléments, c’est toujours dans la pensée des autres qu’on les a trouvés.  Dans ce qui suit, on trouve le début d’un travail passionnant mené par Timothy Morton, un

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Communément

On revient un peu sur les temps étranges que nous traversons ?  Et si, en fait, ils n’étaient pas si étranges que ça ? Et si finalement, ce sont les temps qui ont précédé qui resteront dans l’histoire comme étranges, problématiques ? Et si finalement ce à quoi nous assistons, ce n’était rien d’autre que le retour du banal, du commun, de ce qui aurait dû aller de soi depuis longtemps ?  Cela ne nous pendait-il pas au nez ?

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Logique de l’humiliation

On peut donner bien des définitions de la politique. Mais, pratiquement, on pourrait dire que c’est l’art et la manière de rendre possible la vie commune, ce qui permet de gouverner la Cité, c’est à dire l’ensemble des citoyens. Or, parce que chacun d’entre eux est tenté de satisfaire des intérêts privés qui ne sont pas tous compatibles avec ceux des autres, la politique n’est pas une mince affaire, et on pourrait dire qu’avant même de produire tout un système

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L’homme du commun à l’ouvrage

Et si, dans ce qui se joue ces derniers temps, il se passait quelque chose de plus souterrain, quelque chose qui ne se voit pas au premier coup d’oeil parce que ça ne s’est pas encore réalisé, quelque chose qui répondrait, plus tard à des inquiétudes et des interrogations que nous soulevons aujourd’hui ? Et si, au-delà de la diversité des discours, de la multiplicité des revendications, de la très grande dispersion des arguments, il y avait un principe à

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Masse critique

Le blog a vécu sa propre vie sans que je m’en occupe tellement depuis la rentrée, mais l’actualité a fait une brusque irruption dans le cours, peignant le paysage et les idées en jaune, jetant les esprits dans l’incertitude puisque, il faut bien le dire, intellectuellement, on est un peu comme des poules ayant trouvé un couteau. Et comme je l’ai dit en cours, c’est très sain, pour une fois, de ne pas savoir quoi en penser, puisque ça oblige

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Que la joie demeure

  «Suite  à des problèmes de type grec, je ne pourrai être votre obligé à Cannes. Avec le festival, j’irai jusqu’à la mort, mais je ne ferai pas un pas de plus. Amicalement. Jean-Luc Godard.» 2010 Petite remise à jour d’un article vieux de trois ans. Puisque l’occasion nous était donnée, hier, d’entrécouter l’Ode à la joie, qui est un extrait de la Neuvième symphnie de Beethoven. Il se trouve que, se questionnant sur l’essence de l’Europe (c’est un questionnement récurent

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Silent Night

  Si aujourd’hui on débat de l’opportunité de présenter des crèches de Noël dans les mairies, en 1951, le débat est ailleurs, et prend des formes un peu plus spectaculaires : c’est au Père Noël qu’on s’en prend, parce que l’Eglise voit en cette figure une sorte de fausse divinité qui fait concurrence au véritable esprit de Noël, censé être incarné par l’enfant Jésus. Ainsi, pour mieux édifier les consciences, les autorités religieuses, catholiques en l’occurrence, organisent avec les enfants

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A dangerous method

Un petit passage croisé dans la biographie de Jacques Derrida, écrite par Benoît Peeters. On est en 1955, Derrida est élève à Normale Sup’. On sait ce que c’est que les grandes écoles, quand on donne à ses professeurs les signes d’une aptitude à la pensée hors du commun : les cours n’y sont que la part émergée d’un iceberg intellectuel dont l’essentiel n’est pas proposé à tous. Ainsi, Maurice de Gandillac, un des professeurs de Derrida, l’invite aux réceptions

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Les travailleurs de l’amer

  Pour compléter l’article précédent, puisque certains des lecteurs de ces lignes pourraient ne pas faire partie d’une de mes classes cette année, et appartenir en revanche à cette masse considérable, à cette multitude d’employés qui, quotidiennement, ont le sentiment de perdre leur vie à la gagner, se préparent chaque matin en se demandant s’il est digne de se plaindre de devoir se lever pour aller au boulot quand tant de personnes, elles, n’ont pas dormi de la nuit parce

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Manuel de savoir-travailler

  S’il y a une malentendu à propos du travail, c’est parce que ce concept est, le plus souvent volontairement, mal délimité. A cause de cette ambiguïté entretenue, on pense que le produit du travail est l’argent, on est convaincu que la vie ne nous appartient pas a priori, et qu’il faut la gagner, les élèves ne travaillent pour certains que pour « la note », qui est envisagée comme un salaire.  Ainsi, si on veut mettre des mots précis sur cette confusion,

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One shot

Dans l’extrait de Ecologica que j’ai évoqué ces derniers jours, André Gorz cite cet autre ouvrage, dont il est l’auteur, Le Traitre. Aussi ai-je eu la curiosité de plonger un peu dedans ce week-end, dans une lecture un peu trop diagonale, sur laquelle il faudra que je revienne plus posément. Les dernières pages proposent sur le travail un regard assez différent de celui qui a été le nôtre ces derniers temps. Son propos peut semble au premier abord un peu obscur. L’analyse

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Alors on danse

Profitons de l’actuelle réflexion que nous menons, en cours, sur le désir. On sent bien, peu à peu, qu’on va en venir à cette alternative : soit on voit dans le désir une puissance qui suinte de notre être comme une sueur, une moiteur intime certes, mais étrangère aussi et dès lors dérangeante; soit on considère le désir comme ce mouvement initié au plus profond de son être, tellement proche de notre racine qu’on serait capable de ne pas s’y reconnaître, à

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Superflu pour superflux

Mes élèves connaissent déjà pour la plupart André Gorz, parce que nous avons évoqué son poignant livre Lettre à D., quand nous avons tenté de saisir un peu mieux ce dont il s’agit lorsque nous parlons d’amour. Mais comme je l’avais précisé, Gorz est avant tout un penseur ayant une place de choix dans la tradition marxiste; on trouve dès lors dans son oeuvre bon nombre de textes mettant en oeuvre une réflexion assez incisive sur le travail, distinguant ce

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Ramasse miettes

On l’a vu en classe et dans les derniers articles ici même, la réflexion sur le travail peut difficilement être tout à fait séparée de la dimension économique, parce que le travail étant nécessairement spécialisé, son produit fait l’objet d’échanges qui, peu à peu, provoquent des gains divers, engendrant des richesses inégales. Quand le travail devient lui-même une marchandise, et qu’on comprend qu’il est bon que certains soient si proches de la misère qu’ils n’auront d’autre choix que d’accepter de

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Photosynthèse

L’allégorie de la caverne apparaît ccomme une telle évidence qu’on en viendrait presque à ne plus l’étudier en cours, considérant que ce texte est trop proche du B.A.BA philosophique, craignant aussi que son caractère narratif empêche les élèves de s’élever jusqu’aux concepts. Crainte étrange, car c’est un peu comme si on se disait que, demeurant à une altitude trop basse, les pistes de décollage empêchent les avions de voler. On a déjà proposé dans ces colonnes quelques lectures de cet

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Prises universelles

Balayer le programme, de part en part, à travers vingt textes, c’est une bonne occasion de croiser de vieilles connaissances, mais aussi de s’apercevoir qu’après une petite année de philosophie, même si selon les filières, on ne profitait parfois que de très peu de temps chaque semaine pour découvrir cette discipline, on est devenu capable de lire par soi-même un texte d’un grand philosophe, et de le comprendre. C’est là un des signes qu’on a progressé, et qu’on peut pleinement

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Du plomb dans l’aile

Pour compléter l’explication de texte précédente, voici un autre texte de Francis Bacon, exposant d’une autre manière les tenants et aboutissants de l’empirisme. D’abord assez aisé, le premier paragraphe expose quelles sont les deux voies que peut emprunter celui qui cherche la vérité. Ici aussi, il ne s’agit pas d’opposer l’idéalisme et le matérialisme. C’est de nouveau entre la scolastique et un véritable empirisme que l’opposition s’établit, et on a déjà compris laquelle des deux options il soutient, puisqu’en fait,

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Vivre mourant

Je ne saurais trop conseiller de suivre le fil des publications, des conférences, des interventions sur les réseaux sociaux, de Pacôme Thiellement. Parce que ses propositions, ses interprétations sont stimulantes; mais aussi pour ses références, toujours passionnantes. J’ai toujours l’impression que lorsque Jimmy Page chante « There’s a feeling I get, when I look to the west », et quand Pacôme Thiellement nous aide à tourner nos regards vers l’Est, c’est, selon deux perspectives inversées, la même ligne d’horizon que nous fixons. On ne

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