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Si on a bien compris quelques uns des articles précédents, on saisit désormais un peu mieux pourquoi on fait souvent référence au comportement animal quand on veut tenter de penser les affrontements qui animent l’histoire des hommes. Quand il s’agit de trouver dans le règne animal les racines des guerres entre Etats, on a vu qu’il y a sans doute là une facilité à laquelle il faudrait résister, parce que la guerre n’est pas une simple hostilité de nature, même si elle veut souvent se faire passer pour telle. Mais s’il s’agit de penser l’ambiance générale des rapports entre les individus, l’impossibilité d’abolir la distance qui les sépare, et la défiance qui les retient, alors peut-être l’observation des animaux peut-elle nous permettre quelques métaphores, à défaut d’autoriser de véritables analogies.

L’originalité, dans le texte de Bernard-Marie Koltes qui suit, c’est que l’évocation du règne animal se fait sous la forme d’un antagonisme d’espèces. Les chiens, les chats, solitudeavant d’être poursuivi par une confrontation entre les éléments : le feu, l’eau. L’adversité dans la naturelle est sans raison, elle est sans histoire. Elle est simplement la forme même de la relation entre les éléments au sein de la nature.

Pourtant, l’homme apparaît dès la première phrase. Deux hommes plus exactement, qui sont extraits du tissu social, ou plutôt envisagés comme si ils n’y avaient jamais pris part. Deux individus, humains, sont mis en présence l’un de l’autre, sans témoins, sans passé. Leur antagonisme sera immédiat, c’est à dire sans cause, sans pourquoi. Il sera en revanche le pourquoi de tout le reste. L’hostilité est fondamentale, première, radicale, comme si nous étions faits pour ne pas nous rencontrer. Voila pourquoi la nécessaire promiscuité humaine nous est tant insupportable, pourquoi nous balisons nos territoires communs de lois, de frontières, de serrures, de digicodes, de mots de passe, de précautions oratoires, de regards en coin, de caméras de surveillance, de comités de voisins vigilants, de forces de l’ordre, de verrouillages centralisés, de géolocalisation, de touches d’appels d’urgence, de plans de classe, de rangs par deux, de feuille d’appel, de remise en place, de guetteurs, de lanceurs d’alertes, de formules de politesse, de GPS, de badges d’accès, de loggin/password, d’identifiants, de contrôles d’identité. Je ne peux pas te voir ; alors je t’ai à l’oeil. Par instinct, nous évitons les terrains vagues, les places au fond du bus, la nuit, la perte des identifiants, les rencontres anonymes, les appels masqués, le travestissement, les zones d’ombres; il nous faut du réseau. C’est pour ça que nous nous méfions des nomades, et les schizophrènes.  Il n’y a à cela aucune raison ? Raison de plus.

Chacun est ici comme une espèce à part entière, avec l’hostilité si profondément ancrée en soi qu’elle serait son premier mouvement, à partir duquel tous les actes, toutes les facettes du comportement seraient déclinées. Que cela dépasse la raison, on peut y voir une menace. Mais après tout, la raison elle-même peut ne pas être reconnue, et l’ordre qu’elle propose peut être refusé. Une hostilité naturelle et généralisée, une atmosphère de guerre larvée, c’est ce à quoi on n’échappe pas, et qui réclame dès les premiers instants une prudence de chacun envers chacun. La nécessaire attention que nous portons aux autres n’est pas le fait d’un choix moral que seuls quelques uns mettraient en oeuvre, mais d’une prédisposition à être les uns pour les autres, adversaires :

« Si un chien rencontre un chat par hasard, ou tout simplement par probabilité, parce qu’il y a tant de chiens et de chats sur un même territoire qu’ils ne peuvent pas, à la fin, ne pas se croiser ; si deux hommes, deux espèces contraires, sans histoire commune, sans langage familier, se trouvent par fatalité face à face – non pas dans la foule ni en pleine lumière, car la foule et la lumière dissimulent les visages et les natures, mais sur un terrain neutre et désert, plat, silencieux, où l’on se voit de loin, où l’on s’entend marcher, un lieu qui interdit l’indifférence, ou le détour, ou la fuite ; lorsqu’ils s’arrêtent l’un en face de l’autre, il n’existe rien d’autre entre eux que de l’hostilité, qui n’est pas un sentiment, mais un acte, un acte d’ennemis, un acte de guerre sans motif.

Les vrais ennemis le sont de nature, et ils se reconnaissent comme les bêtes se reconnaissent à l’odeur. Il n’y a pas de raison à ce que le chat hérisse le poil et crache devant un chien inconnu, ni à ce que le chien montre les dents et grogne. Si c’était de la haine, il faudrait qu’il y ait eu quelque chose avant, la trahison de l’un, la perfidie de l’autre, un sale coup quelque part ; mais il n’y a pas de passé commun entre les chiens et les chats, pas de sale coup, pas de souvenir, rien que du désert et du froid. On peut être irréconciliables sans qu’il y ait eu de brouille ; on peut tuer sans raison ; l’hostilité est déraisonnable.

Le premier acte de l’hostilité, juste avant le coup, c’est la diplomatie, qui est le commerce du temps. Elle joue l’amour en l’absence de l’amour, le désir par répulsion. Mais c’est comme une forêt en flammes traversée par une rivière : l’eau et le feu se lèchent, mais l’eau est condamnée à noyer le feu, et le feu forcé de volatiliser l’eau. L’échange des mots ne sert qu’à gagner du temps avant l’échange des coups, parce que personne n’aime recevoir de coups et tout le monde aime gagner du temps. Selon la raison, il est des espèces qui ne devraient jamais, dans la solitude, se trouver face à face. Mais notre territoire est trop petit, les hommes trop nombreux, les incompatibilités trop fréquentes, les heures et les lieux obscurs et déserts trop innombrables pour qu’il y ait encore de la place pour la raison. »

Bernard-Marie Koltès; Prologue – 1991

Illustration : photographie prise pendant la représentation de la pièce de Bernard-Maris Koltes, Dans la solitude des champs de coton, dans la mise en scène de Patrice Chéreau. La lecture de cette pièce est la suite logique du texte évoqué ci-dessus. Ne pas avoir vu cette pièce jouée par Pascal Gréggory et Patrice Chéreau est un de mes grands regrets, et c’est irrémédiable. Mais le texte est magnifique, et le dispositif -un dealer, un client, un terrain vague – est un  retour à nos hypothétiques sources, à nos fondamentaux. Cette pièce est de l’ordre du mythe, dans toutes ses dimensions.

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