« Dicunt Homerum caecum fuisse »

Evoquant le non-lieu dans lequel le mythe dé-place le sens humain, nous avions évoqué en cours la béance qui demeurait en l’homme une fois les dieux congédiés. Le paradoxe du passage au monothéisme, c’est que dieu semble n’avoir jamais été aussi absent qu’alors qu’il s’est concentré en un seul et même être, comme si son unicité rendait impossible sa présence. Multiple, il se perdait dans le détail de ses incarnations; unique, il semble soluble dans sa propre présence. On devine à quel point il est difficile à l’homme de lâcher à ce point prise sur ce qui demeure, pour beaucoup, une source d’espoir, de force, de réconfort; on meut mesurer quelle détresse habite ceux qui ont longtemps cru tenir ce qui les guiderait dans une existence qui, sinon, ressemble trop à un territoire désorienté, un espace qui aurait perdu le nord, dans lequel tout geste serait absurde, tout mouvement chercherait en vain son sens. Mais si le risque de s’égarer peut justifier dans l’esprit du voyageur l’espoir de disposer quelque part dans le sac à dos d’une boussole à consulter le temps venu, il ne constitue néanmoins pas une garantie qu’un tel guide accompagne ses pas. Seule certitude : l’élan qui rend incertain son mouvement. Et si la thèse monothéiste voit juste, on ne peut plus compter sur les signes trop multiples, trop présents pour être vrais, qu’on pouvait auparavant croire reconnaître sur la route.

Encore faut-il que le monothéisme soit conséquent, et qu’il cesse de vouloir penser la religion selon cette étymologie discutable (religare) qui en fait un lien entre l’homme et son dieu, pour lui préférer cette autre compréhension (relegere), qui voit en elle une lecture reprise sans cesse, un déchiffrement du monde qui scrute celui-ci en espérant y discerner un sens, sans néanmoins savoir si tout ceci ne relève pas de la plus totale absurdité.

« Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé« , ce sont les mots que Pascal prête à dieu. Mais par sa plume, c’est encore un homme qui se fait ventriloque de dieu; pas n’importe quel dieu, d’ailleurs, puisque cette consolation (« Console toi : tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais trouvé« ) suit la méditation de Pascal sur Jésus abandonné de tous, alors qu’il cherche à être soulagé de la souffrance qu’il sent approcher: « Jésus est seul sur la terre, non seulement qui ressente et partage sa peine, mais qui la sache : le ciel et lui sont seuls dans cette connaissance (…) Jésus cherche de la compagnie et du soulagement de la part des hommes. Cela est unique en toute sa vie, ce me semble. Mais il n’en reçoit point, car ses disciples dorment« . Peut on imaginer divorce plus définitif entre dieu et les hommes ? Pour une fois, une fois seule, l’homme est appelé par dieu, et l’homme s’endort, il déserte. Pire, Jésus est, aussi, un homme; et en tant que tel, il demande à dieu ce qui lui sera refusé : qu’on éloigne de lui cette coupe. Une fois il demande, une fois on lui refuse, et deux fois il prie que les choses soient ainsi qu’elles doivent être, comme on fait lorsque plus rien ne vient s’interposer entre soi et ce qui advient.

En ce monde où dieu lui même peut se perdre, comment l’homme pourrait il prétendre établir ce lien que dieu lui même se refuse ? C’est bien un homme perdu que décrit Pascal, non pas un homme pour qui n’existerait aucun nord, mais un homme qui l’a perdu, et ne sait d’où lui vient cette conviction qu’il doit bien exister un point cardinal, qu’il est incapable d’approcher :

« Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi-même; je suis dans une ignorance terrible de toutes choses; je ne sais ce que c’est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’à un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m’enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir, mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter? » Pascal – Pensées; fragment 194, (qui commence ainsi : « … Qu’ils apprennent au moins quelle est la religion qu’ils combattent, avant que de la combattre. Si cette religion se vantait d’avoir une vue claire de Dieu, et de la posséder à découvert et sans voile, ce serait la combattre que de dire qu’on ne voit rien dans le monde qui le montre avec cette évidence. Mais puisqu’elle dit au contraire que les hommes sont dans les ténèbres et dans l’éloignement de Dieu, qu’il s’est caché à leur connaissance, que c’est même le nom qu’il se donne dans les Ecritures, Deus absconditus (Isaïe, XLV, 15) »)

Motif repris, dans des termes presque semblables, dans cet autre fragment :

« En voyant l’aveuglement et la misère de l’homme, en regardant partout l’univers muet, et l’homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l’univers, sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il y est venu faire, ce qu’il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s’éveillerait sans connaître où il est, et sans moyen d’en sortir. Et sur cela j’admire comment on n’entre point en désespoir d’un si misérable état. Je vois d’autres personnes auprès de moi, d’une semblable nature : je leur demande s’ils sont mieux instruits que moi, ils me disent que non; et sur cela, ces misérables égarés, ayant regardé autour d’eux, et ayant vu quelques objets plaisants, s’y sont donnés et s’y sont attachés. Pour moi, je n’ai pu y prendre d’attache, et considérant combien il y a plus d’apparence qu’il y a autre chose que ce que je vois, j’ai recherché si ce Dieu n’aurait point laissé quelque marque de soi.  » Pascal, Pensées, fragment 693

Bien sûr, tout tient à ce qu’il y a « plus d’apparence qu’il y a autre chose que ce que je vois ». Autant dire que chez Pascal, illumination du 23 Novembre 1654 ou pas, dieu ne se voit pas. Or, il n’y a que deux catégories, au sein de ce qui ne se voit pas : ce qui n’est pas, et ce qui est absent. Le monothéisme se trouve dans cette position étrange dans laquelle, ne pouvant plus voir dieu en marionnetiste derrière chaque chose, il lui faut dire dieu sans le voir, et accepter qu’aux yeux du monde, il ne soit pas. C’est pourquoi on peut tout à fait dire que le monothéisme est, aussi, un athéisme. C’est cette étonnante voie que suis Jean-Luc Nancy dans le texte qui suit, qui est tiré des chroniques qu’il prononça sur France Culture, dans le cadre de l’émission « Les Vendredis de la philosophie », en 2002-2003 :

«Deux question se posent : 1) Comment aujourd’hui analyser le monothéisme ? 2) Comment comprendre et juger les mobilisations dont il est l’objet – ou le sujet ?
Je poserai seulement quelques jalons.

Le monothéisme au sens strictement occidental n’est pas la religion d’un seul dieu. « 0ccidental », ici, veut dire : selon l’ensemble que le Coran désigne comme « les gens du livre », les juifs et les chrétiens avec les musulmans, la souche spirituelle d’Abraham (toujours selon le Coran). Il n’est pas la religion d’un seul dieu comme s’il s’agissait d’un panthéon réduit à l’unité. Au contraire, l’unicité supprime tout panthéon, d’ailleurs aussi tout panthéisme et enfin rigoureusement tout théisme. Il n’y a plus position d’un être particulier nommé « dieu », présent, sur son mode propre, quelque part dans ce monde ou dans un autre. Avec l’unicité, le dieu perd sa distinction d’être ou d’étant. Ce dieu n’est pas un autre dieu – ni autre ni donc même – que les autres dieux. Il est, pour autant qu’il est, celui qui n’est pas présent. Pas non plus absent (très loin, ailleurs). Il répond, si je peux dire, au départ de tous les dieux. Le départ des dieux – la fin d’un monde des cultes agraires et sacrificiels, par tous et pour tous – a ouvert sur un monde (celui des cités, du commerce, de l’alphabet) où la multiplicité des singuliers engage la question que Ibn ‘Arabî nomme « le seul dans le seul ». L’homme est désormais seul, c’est-à-dire rigoureusement athée. Sont congédiés ensemble les principes théistes et athéistes, au profit de la position anarchiste (au sens de Schürmann) de l’existant singulier. On peut nommer cela l’absenthéisme.

C’est l’abandon de l’homme à lui-même, sans opération de sauvetage, sans même le recours à la déploration d’un destin tragique. Seul et tous seuls ensemble, les hommes sont laissés à leur plus étrange destin ou assurance : à une énigme sidérante. S’il y a du divin, c’est comme signe de cette énigme. Un dieu infiniment retiré, ou bien dispersé, le nom de Dieu écrit sous rature.

Seconde question : les mobilisations du monothéisme. Réponse double, nécessairement.

D’une part, le monothéisme, né dans la désertion des dieux, s’empresse de refaire du religieux aux portes du désert. Mais il est différent car il se pose en vérité et non comme les autres en assistance ou en menace. Vérité entraine universalité et totalité : d’où les comportements expansionnistes et colonisateurs alors même qu’est posée la distinction du politique et du religieux. C’est un nouveau principe de guerre.

Mais, d’autre part, la même postulation contredit l’anarchisme de la totalité des étants singuliers, et finalement nie l’absen-théisme au profit d’une supercherie qui confisque comme « salut » l’exposition à l’abandon qu’il s’agirait d’assumer. Le monothéisme est par excellence la religion qui se met en exclusion interne à elle-même.

Ma conclusion sera lapidaire : il nous reste non pas à détruire le monothéisme (il le fait tout seul, en se déchirant), mais à le déconstruire. C’est-à-dire à dégager de lui, malgré lui, ce qu’il recèle en l’ignorant, en le refoulant ou en le déniant. Il faut retracer et creuser la rature du nom divin. Il faut travailler plus avant l’altération irréversible de ce nom. » Jean-Luc nancy – Chroniques philosophiques; p. 27sq

Et puisqu’on aime tisser des liens entres les éléments, en essayant de se tenir autant que faire se peut au bord du n’importe quoi, on retiendra à destination des élèves de terminale littéraire qui étudient cette année encore L’Odyssée, que les derniers mots de Nancy dans sa dernière chronique philosophique sont :

« Homère, donc, était aveugle ».

Pour ceux qui ont saisi à quel point le mythe, déjà, était au sens cinématographique cette surface qui montre ce devant quoi il fait néanmoins écran, la cécité d’Homère sera bien plus qu’une péripétie, disons, un élément parmi d’autres au sein de son cahier des charges : nous parlons ici de ce qui ne saurait être vu, et ceci même si pour une fois (pour cette seule fois, peut-être) il semble impossible de déduire, de cette absence, une inexistence.

Les illustrations sont des prises de vues de l’installation proposée lors de la nuit blanche parisienne de 2007, dans l’Eglise Saint-Paul, par l’artiste Robert Stadler. On ne saurait trouver meilleure mise en forme du genre de « consolation » que le monothéisme peut constituer si on le prend au sérieux, c’est à dire, au mot.

2 commentaires On « Dicunt Homerum caecum fuisse »

  • La fin de La folle complainte de Charles Trénet, c’est un peu ça aussi, non ?

    « Donnez-moi quatre planches
    Pour me faire un cercueil.
    Il est tombé de la branche,
    Le gentil écureuil.
    Je n’ai pas aimé ma mère.
    Je n’ai pas aimé mon sort.
    Je n’ai pas aimé la guerre.
    Je n’ai pas aimé la mort.
    Je n’ai jamais su dire
    Pourquoi j’étais distrait.

    Je n’ai pas su sourire
    A tel ou tel attrait.
    J’étais seul sur les routes
    Sans dire ni oui ni non.
    Mon âme s’est dissoute.
    Poussière était mon nom. »

  • Je n’arrive pas à discerner si c’est un bête snobisme intellectuel de ma part qui m’empêche d’apprécier cette littérature là. Ca me semble toujours viser une simplicité sans parvenir à l’atteindre pour autant.

    Ou bien, peut être faudrait il réduire cela à ce qui ne peut pas se dire : « Je n’ai pas aimé ma mère », ça me semble dépasser les évidences, « je n’ai jamais su dire pourquoi j’étais distrait », voila qui me semble tout à fait pascalien.

    En revanche, on se passerait bien de cet ecureuil, non ? 🙂

    Il me semble que dans « c’est la guerre », Calaferte parvient, lui aussi, à poser des mots sur l’étrangeté de la mort, dans ce regard singulier qu’il prête aux enfants. Je fouillerai ça.

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