Pourquoi se gréver ?



Parfois, les circonstances font qu’on relit un texte et qu’il résonne soudain différemment, comme s’il parlait d’autre chose que l’objet qu’on avait jusque là reconnu en lui. Ainsi, ce passage célèbre du Capital de Marx, un grand classique souvent évoqué en cours d’année de terminale, peut être regardé sous un angle nouveau aujourd’hui, à la lumière d’un épisode de grève tel qu’on n’en avait pas connu depuis longtemps. La grève est une mise en tension du travail. On sent spontanément que ces deux concepts sont opposés (être en grève, c’est cesser de travailler, et reprendre le travail, c’est mettre fin à la grève), mais il n’est pas évident que cette opposition facile soit si satisfaisante. Après tout, c’est plutôt face à l’emploi qu’elle se constitue, et on sait que l’emploi n’est pas tout le travail, et qu’il n’est parfois pas un travail du tout. Dans ce qui suit, Karl Marx va mettre en place des distinctions qui vont nous aider à comprendre qu’il n’est pas si paradoxal que ça de penser que la grève puisse constituer une des formes les plus achevées de travail.

Dans cet extrait, on peut penser trouver un texte qui s’attelle principalement aux spécificités comparées de l’activité animale et du véritable travail humain. Et de fait, Marx aborde bel et bien cette question. Mais elle n’est pas l’ensemble du problème posé et traité par le philosophe dans ce passage. En effet, si on retient de ce texte cet argument au cours duquel il compare les activités respectives d’un architecte et d’une abeille, on oublie que le propos général s’ouvre sur une définition du travail qui se fonde sur le rapport particulier que l’homme entretient avec la nature. Et si ce rapport est particulier, c’est parce qu’il s’agit en fait d’une co-production : l’homme modifie certes la nature – et en cela Marx confirme une conception classique qui voit en le travail l’action consciente de l’homme sur la matière – mais ce faisant, l’homme se transforme lui-même, devenant celui qui est l’auteur de ce qu’il a fait, mais aussi celui qui a fait de lui-même celui qui fait ce qu’il fait.

Et nous allons voir que c’est peut-être bien dans l’exercice de la grève qu’on peut le mieux comprendre ce que veut dire, ici, Karl Marx. Car, comme on va le voir, être en grève, c’est davantage cesser d’être employé qu’arrêter de travailler, puisque la grève elle-même est un travail, dans toutes les dimensions évoquées par Marx.

Mais pour mettre ceci en lumière, commençons par le texte lui-même :

« Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. L’homme y joue lui-même vis à vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement, afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail où il n’a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habilité de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté. Et cette subordination n’est pas momentanée. L’œuvre exige pendant toute sa durée, outre l’effort des organes qui agissent, une attention soutenue, laquelle ne peut elle-même résulter que d’une tension constante de la volonté. Elle l’exige d’autant plus que, par son objet et son mode d’exécution, le travail enchaîne moins le travailleur, qu’il se fait moins sentir à lui comme le libre jeu de ses forces corporelles et intellectuelles ; en un mot, qu’il est moins attrayant. « 

MARXLe Capital, 1867

C’est dans la nature des choses

Il y a dans cet extrait un double usage du mot « nature ». L’un concerne le monde tel qu’il se présente tout d’abord à l’homme, avant toute action de sa part. L’autre concerne ce qu’on est soi-même avant d’avoir entrepris le travail. Et il ne s’agit pas de dire, simplement, que c’est en forgeant qu’on devient forgeron, même si de fait le forgeron est bel et bien celui qui allume la forge et y façonne le métal. De même, dans ce passage Marx évoque deux façons d’agir sur ces deux natures. L’une consiste à laisser agir les forces telles qu’elles se présentent, sans les orienter. L’autre consiste au contraire à préparer le passage à l’acte, à concevoir la forme visée par l’action, et à tout mettre en oeuvre pour faire émerger cette forme à partir de la matière. Ce qu’on va voir, c’est que la grève peut être, aussi paradoxal que ça puisse paraître, une de ces formes travaillées avant que d’être faites.

La première façon d’agir relève de l’instinct. Elle existe, mais elle est une forme primitive d’activité sur laquelle Marx ne veut pas ici se concentrer car elle n’est pas spécifique à l’homme. On la trouve mise en oeuvre tout particulièrement chez les animaux, et s’il prend ici l’exemple de l’abeille et de la surprenante perfection géométrique des alvéoles de son habitat, il aurait tout aussi bien pu évoquer le castor qui construit son barrage, tout comme on pourrait évoquer ces autres forces à l’oeuvre dans la nature, telles que le vent et les vagues qui érodent sommets et côtes, tous les mouvements qui indépendamment de l’homme, modifient la forme précédente du monde. Ça va des réactions en chaines observables en biologie ou en sciences physiques, jusqu’aux comportements beaucoup plus complexes qu’on peut observer, tout d’abord chez les végétaux, et à un degré encore supérieur, dans le règne animal. Ce sont des phénomènes mécaniques, aussi complexes soient-ils, qui ne sont le fruit que d’enchaînements de causes et d’effets qui ne nécessitent aucune conception préalable. L’erreur ici, ce serait de voir en l’homme l’exception à cette règle : il est en réalité primordialement une forme naturelle, c’est à dire un être tel que la nature le fait, avec les caractéristiques matérielles qui sont les siennes, il se comporte lui aussi selon ce qu’il est en tant que force naturelle. Comme le castor se comporte en castor, l’homme se comporte en homme.

La ruse du plaisir

Et il y là un point important, qu’il faut pointer pour pouvoir comprendre la fin du texte : quand l’homme et l’animal se comportent comme des forces naturelles, ils le font selon tout un tas de dispositions qui sont elles-mêmes naturelles. Certaines de ces dispositions relèvent de la programmation matérielle, au sens où elles sont le résultat d’une construction génétique. Ainsi, notre corps effectue un très grand nombre d’opérations sans que nous y pensions, sans même que nous le sachions. La respiration, la digestion, ça se fait tout seul par exemple. On ne voit jamais personne se reprendre soudain, et se frapper le front en réalisant que ça fait une semaine qu’il n’a pas pensé à digérer ce qu’il a ingurgité. Ainsi, un être humain qui digère, c’est vraiment une force naturelle en pleine activité : il synthétise la nature en lui pour en faire un ensemble de ressources qui lui permettront de fonctionner biologiquement de façon optimale. L’automatisme des fonctions biologiques de notre corps est une bonne part de notre manière d’interagir avec la nature, en tant qu’élément de cette nature. Mais certains des comportements qui garantissent notre survie réclament un petit élan supplémentaire de notre part, qu’on pourrait appeler une motivation. Ainsi, si le fait de digérer est automatique, en revanche le fait de s’alimenter ou, ensuite, de « faire ses besoins », ne l’est pas. Il faut ici qu’un acte soit réalisé, qu’un mouvement soit produit que l’automatisme corporel ne suffit pas à susciter. L’astuce dont use notre corps pour qu’on fasse ce qui doit être fait, c’est le plaisir : les organes liés à ces actes nécessaires sont érogènes, c’est à dire qu’ils procurent du plaisir. Prenons ces trois grandes fonctions que sont l’alimentation, le rejet des « déchets » ou la reproduction : toutes trois ne pourraient pas se réaliser selon un strict fonctionnement instinctif, parce qu’elles relèvent d’une relation complexe avec la nature extérieure. Pour autant, il est hors de question que sur ces trois points l’être humain se retienne toute sa vie. Dans les trois exemples évoqués, il en irait de la survie de l’individu, ou de l’espèce. Ce qui va pousser à faire ce qui doit être fait, c’est le plaisir : les organes liés à ces actes sont source de plaisir. Ainsi, l’animal et l’humain ne mangent pas parce qu’ils auraient conscience de devoir s’alimenter. Ils le font parce qu’ils éprouvent un plaisir buccal à saisir des objets avec leur gueule (pour les uns), leur bouche (pour les autres), à mastiquer, malaxer la nourriture, à mordre dedans, à la déchirer, et bien entendu, le goût même de cette nourriture est un plaisir qui suffit à lui seul à provoquer l’acte. Contrairement à ce que veut faire croire la publicité pour le Nutella, on ne s’en fait pas une tartine le matin pour bénéficier, la journée entière, des apports caloriques dont on a besoin. On se siffle un pot de Nutella à la cuillère à soupe parce que ce mélange d’un tout petit peu de cacao, de très très peu de noisette, et d’énormément de sucre et d’huile de palme provoque, en s’incrustant dans nos papilles, un plaisir tellement intense que notre corps, s’il le pouvait, s’agenouillerait devant nous-mêmes pour nous implorer d’y plonger encore la cuillère. Sans recourir à cette acrobatie, il parvient à nous entêter de telle façon qu’on reprend pour de bon la cuillère, officiellement pour égaliser et lisser la surface de la pâte à tartiner, geste qu’on peut reproduire un nombre suffisant de fois pour vider le pot dès son ouverture. Quand on a compris que c’est par pur plaisir qu’on mange du Nutella, alors on a compris aussi, même si ça nous met un peu mal à l’aise, que c’est en suivant la même incitation qu’on fait ses besoins, et qu’on a des relations sexuelles.

Pourquoi est-ce important de le comprendre ? Parce que la fin de cet extrait du Capital évoque l’attrait que peuvent avoir les relations naturelles que l’homme entretient avec la nature, et donc le plaisir qu’on peut éprouver à s’adonner aux formes les plus primitives de « travail ». Cet attrait, c’est le plaisir qu’on éprouve à réaliser un certain nombre d’actes qui sont nécessaires à notre survie, et que nous n’accomplirions pourtant pas par devoir, et ce pour deux raisons : nous n’avons tout d’abord aucune conscience de ce devoir, et quand cette conscience est implantée en nous, il est tout à fait possible que nous ne mettions pas en oeuvre ce que, pourtant, nous devrions faire (si on a subi une anesthésie de la bouche et qu’on a perdu le sens du goût, alors il faut littéralement se forcer à manger, quand bien même on sait que c’est indispensable). Tant qu’on ne fait les choses que pour ce genre de motif, la volonté n’est pas nécessaire, puisque le corps nous guide lui-même, pilote automatique nous maintenant efficacement entre les bandes blanches de la douleur, afin qu’on les évite, et nous mettant en mouvement par pure quête du plaisir. Quand on en est là, il n’est absolument pas nécessaire de savoir ce qu’on fait. C’est là l’état primordial et « naturel » de l’homme en action, tel que l’éthologie pourrait parfaitement le décrire (ce dont, par exemple, Desmond Morris ne se prive pas dans son ouvrage Le Singe nu).

On peut, ici, se poser une question pas tout à fait innocente : quand on va travailler, pourquoi le fait-on ? Et puis cette autre question aussi : quel est le mécanisme qui nous pousse à consommer ? Les deux comportements sont en fait liés, et les pouvoirs politiques ne cessent d’en rappeler les liens intimes : on consomme par plaisir. Parce qu’il est rassurant de combler le besoin, parce que le besoin est un manque, et que le manque est souffrance. Parce que, aussi, comme le Nutella, la surconsommation vient combler en nous des zones de manques qui sont excitées par la présence des objets de consommation. Et en les comblant, elle les creuse aussi. Ainsi, le Nutella s’incruste dans les papilles et les dilate, alimentant l’appétit en empêchant toujours la totale satiété. La consommation est comme la zone érogène dans le processus de production et de consommation des produits. Dans une tel dispositif, on ne consomme pas parce qu’il est nécessaire de le faire, on consomme par pur plaisir. Et c’est la quête de ce plaisir qui nous fait faire ce qu’il est nécessaire de faire pour alimenter ce plaisir : travailler, au sens assez restreint qu’on donne à ce verbe quand il ne désigne que l’activité qu’on échange contre de l’argent. Si on observe les travailleurs égarés sur des quais de gare auxquels n’accède aucun train, les jours de grève, on peut être étonné de la détresse dans laquelle les plonge la perspective de ne pas aller travailler. A priori, l’écrasante majorité d’entre eux préfère pourtant les périodes de vacances à celles de boulot, mais il suffit qu’on ne puisse pas se rendre au travail pour éprouver cette impossibilité comme une souffrance majeure, comparable chez ceux qui osent ce parallélisme, à une prise d’otages. Il faut prendre au sérieux ce sentiment, et les mots choisis pour l’exprimer : si le travailleur se sent otage, cela signifie qu’il a pleinement intégré, comme un instinct, la nécessité qu’il y a à aller travailler. Et cette nécessité est, comme l’acte de mettre quelque chose dans sa bouche ou de faire ses besoins, dictée par une saine gestion des plaisirs et des douleurs : travailler, c’est s’assurer de ne pas souffrir d’un manque de plaisir. Et on le devine, ça n’a rien à voir avec la simple satisfaction des besoins biologiques : nous sommes entraînés à consommer bien au-delà de l’horizon de nos manques nécessaires. Mais si le preneur d’otage nous prive de quelque chose qui est absolument nécessaire, on ne peut pas dire que le métro qui ne roule pas ou le train qui reste à quai exerce sur nous une telle privation. Ce qui nous prive, ce n’est pas l’absence de transport, mais l’absence de revenu. On n’est donc pas l’otage du train, en revanche on a bel et bien été enlevé par la soif de consommation, qu »on lie artificiellement, pour mieux la justifier, à l’angoisse de ne pas satisfaire nos manques les plus élémentaires. Qu’on implore à soi-même une énième cuillerée de pâte à tartiner, on comprend. Qu’on se mette en colère parce qu’on n’a pas pu se rendre au travail, ce serait plus mystérieux si on ne précisait pas ceci : le Nutella n’est pas gratuit. Il fait payer les plaisirs qu’il nous procure. Ce qu’on a rendu nécessaire, ce n’est donc pas le travail en lui-même (l’écrasante majeure partie de ce qui est fait chaque jour par les employés du monde entier ne répond à, strictement, aucune nécessité véritable; mieux : ceux qui font quelque chose d’absolument nécessaire sont systématiquement moins payés que les autres), c’est l’emploi, parce qu’il conditionne non seulement l’accès aux plaisirs excessifs dont l’absence est une souffrance, mais aussi, et surtout la satisfaction des manques de première nécessité.

Disons ça autrement : aller au « travail » est aujourd’hui aussi naturel qu’aller aux toilettes. Que ce soit le produit d’une certaine façon de produire et consommer n’y change rien, c’est là l’état dans lequel on trouve le monde en y naissant, et en y grandissant. C’est la nature dans laquelle on vit. Et l’emploi, quand on en est investi sous une telle contrainte, n’est donc qu’une forme primitive de travail, celle que Marx veut dépasser, parce qu’elle n’est pas spécifiquement humaine.

Il n’est pas superflu de dépasser la nécessité

Alors, quelle est cette forme de travail « qui appartient spécifiquement à l’homme » ? On peut, pour commencer, s’appuyer sur les concepts marxiens et dire ceci : ce qui appartient spécifiquement à l’homme, c’est ce dont il ne peut être privé sans perdre simultanément son humanité. Reformulons cela : c’est ce qui, de l’homme, ne peut pas être aliéné. Autant dire, dès lors, que ce n’est pas de l’emploi qu’il s’agit, puisque celui-ci est au contraire fondé sur le principe d’aliénation (que celle-ci soit consentie n’y change rien, qu’on pense à ce qui se joue dans le domaine de la prostitution, dont Marx rappelle qu’elle n’est qu’un cas particulier, appartenant pleinement à l’ensemble formé par la condition ouvrière). Mais on peut aussi s’appuyer sur le texte lui-même, puisqu’il fournit la clé de sa propre compréhension : le travail véritablement humain, c’est celui qui n’est pas dicté par des mécanismes naturels dont le travailleur lui-même est l’objet plus qu’il n’en est l’auteur. En somme, travailler comme un être humain le fait, c’est ne pas travailler par une nécessité extérieure à soi-même, et ce n’est pas non plus travailler à cause du détournement extérieur d’une nécessité interne. Dévorer un fruit sur l’arbre, ce n’est pas travailler humainement. Mais acheter un smartphone pour participer à la nécessaire compétition sociale de la propriété des objets les plus onéreux et diffuser dans le monde des images qui participeront à notre aura sociale, ça ne l’est pas non plus. Et bien sûr, plonger des Pépito dans le pot de Nutella, dans la mesure où c’est le résultat du détournement d’un goût prononcé pour le gras et le sucré qui est naturellement moins problématique dans une forêt que dans un fastfood, ce n’est pas non plus du travail. Mais il y a mieux : aller au boulot, ce n’est pas non plus nécessairement du travail, du moins pas au sens où Marx veut analyser ce concept.

Si on se sent pris en otage par les transports qui nous mènent au boulot, c’est parce que finalement, c’est l’emploi qui fait loi, et qu’on se soumet pleinement à cette loi, comme si elle était à ce point naturelle qu’on ne pourrait ni la discuter ni la mettre entre parenthèses, quoi qu’il arrive. Et de fait, dans l’ordre habituel des choses, nous ne questionnons pas cette loi, précisément parce que nous y voyons l’ordre même du monde, dont nous pensons qu’il ne peut être changé, que « c’est la vie ». Mais alors, la relation à ce qu’on fait est l’inverse même de ce que Marx désigne comme étant l’ordre du travail : en effet celui-ci suppose que le travailleur se soumette à une loi dont il est lui-même l’auteur : il « détermine comme loi son mode d’action, et il y subordonne sa volonté ». C’est à dire qu’il veut ce qu’il fait, et comme on est là dans l’expression la plus pure de sa volonté, il est libre s’il conforme son action à sa volonté. L’employé fait l’inverse : il faut bien vivre, donc il se soumet à la volonté d’un autre que lui, qui tient hors de sa portée les moyens de sa propre vie. Ici encore, il faut prendre l’expression « gagner sa vie » au sérieux : elle présuppose qu’on en ait été préalablement privé.

Le travail que Marx veut prendre au sérieux est celui qui est donc spécifique à l’homme, qui consiste à faire quelque chose de la nature dans une impulsion qui n’est pas donnée par la nature elle-même. Le travail est donc une rupture dans l’ordre naturel des choses, une remise en question du monde tel qu’il est donné, tel qu’il est censé fonctionner, et c’est aussi une bifurcation avec ce que soi-même, on est au sein de cette nature. Quand Marx dit que par le travail l’homme modifie sa propre nature, il ne s’agit pas seulement de comprendre que l’humanité rompt avec ce qu’elle serait dans un hypothétique état de nature dont on ne saurait dire quand il a existé. Il s’agit de dire que l’homme rompt avec ce qu’il est juste avant d’avoir travaillé. La nature d’un ouvrier, c’est son statut d’ouvrier, jusqu’à ce qu’il bouscule ce statut. La nature du travailleur, tant qu’il travaille, c’est de travailler. Mais tant qu’il ne fait que travailler parce qu’il est travailleur, parce qu’il se laisse aller au cours normal des choses, il ne travaille qu’au sens faible que Marx voit dans ce verbe quand il ne s’agit que de laisser se dérouler le cours habituel des choses. Dès lors, le travailleur, qu’il faudrait plutôt appeler ici « employé » ou « exécutant » ne devient véritablement un travailleur, au sens noble, que lorsqu’il remet en question le fait même qu’il travaille, ou qu’il prend ses distances avec l’ordre général dans lequel son activité est insérée, afin de pouvoir la reprendre en mains.

Si on voit un peu venir la suite du cheminement que nous suivons, on a donc compris ceci : tant que la question ne se pose même pas, de savoir si on continue à travailler ou pas, en réalité, ce qu’on fait ne relève pas vraiment du travail. Et quelles meilleures périodes pour se poser ce genre de question que ces phases au cours desquelles les autres travailleurs cessent de faire ce qu’ils sont censés faire ? Quelle meilleure période, donc, pour se mettre à travailler vraiment, que ces périodes de grève ? Notons tout d’abord cette évidence : le gréviste est un homme qui, en temps normal, travaille. Il ne peut donc pas être gréviste de nature, il se fait gréviste. En arrêtant de travailler, il modifie donc sa nature de travailleur. Mais ce faisant, il a un effet plus large, puisqu’il bouleverse aussi ce qui constitue l’ordre du monde dans lequel il est inséré, c’est à dire la relation qu’il entretient habituellement avec le cycle de la production et de la consommation de biens, avec la chaîne hiérarchique qui a d’habitude pour effet qu’il respecte les consignes données et les éléments de son contrat de travail. Prenons cette simple phrase dans le passage que nous étudions :  » Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté.  » On peut, évidemment, voir dans cette citation la description de ce que fait un artisan qui construirait une belle table, ou d’un mécanicien qui restaurerait à la perfection une vieille automobile. Et on ne ferait pas de contresens : cette phrase décrit vraiment ce genre d’activité. Mais on doit admettre alors que cette même phrase décrit tout autant ce que fait le gréviste quand il cesse d’être employé : il fait ce qu’il a décidé de faire, c’est à dire qu’il ne fait plus ce à quoi le reste du temps il participe. Son action n’est plus dictée par les lois implicites ou explicites du monde tel qu’il est, mais par sa volonté de conformer le monde à son projet. Il suffit de lire ce passage en ayant en tête la situation spécifique du gréviste, pour s’apercevoir qu’il est bien plus éloquent ainsi qu’en l’illustrant de mille et un exemples de petit artisan peaufinant l’oeuvre qu’il a conçue pour ensuite l’exposer et la vendre.

Il ne suffit donc pas de faire quelque chose, que ce soit de ses dix doigts ou avec son cerveau, pour travailler. C’est l’usage trop indéterminé du mot « travail » qui produit cette confusion. En réalité, une bonne part de ce qu’on appelle « travail » est excessivement liée à la nécessité pour pouvoir être reconnue comme une activité menée spécifiquement par un être humain. Or cette aptitude à agir selon des buts qu’on a soi-même conçus est primordiale, car elle est la condition de l’émergence de formes radicalement nouvelles, qui associées les unes aux autres changent peu à peu le monde, pour en constituer un nouveau.

Changer le monde

Le monde naturel d’un employé, c’est le monde des échanges économiques. Dès lors, faire grève c’est précisément s’extraire de ce monde et ne plus y participer : on n’alimente plus le cycle de la marchandise, et on n’y tient plus le poste de consommateur. On se met en retrait de la « nature » telle qu’on la constitue habituellement. Une telle démarche réclame donc un effort car – et c’est pour ça qu’on a dû faire, tout d’abord, un détour par le principe de plaisir – la participation à la consommation de la nature se fonde sur le plaisir qu’on éprouve à faire usage de notre pouvoir d’achat. La publicité est la mise en scène, souvent pathétique, parfois assez fine, de cette invitation permanente à ce qui se fait passer pour de la jouissance. On y montre des humains accédant immédiatement, c’est à dire sans intermédiaire, à ce qui leur procure instantanément le plaisir tant recherché. Ne plus gagner d’argent (et c’est la conséquence simple et évidente de la grève), c’est ne plus pouvoir éprouver ce plaisir. Mais si la grève dure – et si le gréviste n’est pas un de ces bourgeois qui peuvent endurer de ne plus être payés parce qu’en réalité il dispose d’autres revenus, ou il a derrière lui un patrimoine qui lui assure de continuer à consommer – ce qui est remis en question, ce n’est pas le plaisir consumériste, mais la satisfaction des manques élémentaires du quotidien : payera-t-on le loyer ? Mangera-t-on ? On n’abandonne pas seulement ce qu’on a fait de la nature (un monde de produits de consommation qu’il faut bien qu’on achète, maintenant qu »ils sont sortis des chaines de distribution, et exposés en rayon), mais aussi la satisfaction de ce que pourraient être ces fameux manques nécessaires et naturels évoqués par Epicure dans sa Lettre à Ménécée (ce qu’il faut bien satisfaire pour qu’on puisse tout simplement continuer à vivre, au sens large). Le gréviste, donc, va jusqu’à remettre en question ce qu’on appelle un peu facilement l’ordre naturel des choses, au sens où il va jusqu’à compromettre ses propres conditions de survie, se contraignant à renoncer non seulement à ce dont il a envie, mais aussi à ce dont il a besoin.

Un tel acte ne peut pas être le résultat d’une simple habitude. Certes, on pourra toujours trouver une poignée de grévistes qui font grève par habitude, sans même se poser la question, et qui pour x raisons ont derrière eux un capital qui leur permet de tenir le coup et de ne pas compromettre leurs conditions de vie. Mais on voit bien qu’il s’agit d’exceptions. Et quand bien même ce phénomène existe, on peut dire ceci : Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial de la grève, où celle-ci ne s’est pas encore dépouillée de son mode purement instinctif. Ce qui nous intéresse, c’est la grève comme rupture avec le rouage consentant au processus fluide auquel on participe le reste du temps. Ce qui nous intéresse, c’est la grève quand elle n’est pas une évidence pour ceux qui la font, la grève qui pose question à celui-là même qui la fait, et qui est néanmoins aussi la réponse aux questions qu’il se pose sur la nature des choses. Quand on écoute ceux qui ne font pas grève, on peut distinguer ceux qui veulent ne pas la faire, et ceux qui ne veulent pas la faire. Pour les premiers, une volonté claire les anime, qui correspond aux buts qu’ils se fixent, et à l’ordre du monde auquel ils veulent consciemment participer. Mais pour les seconds les choses sont plus vagues, et on retrouve dans cet ensemble ceux qui feraient bien grève, mais ont le sentiment, et parfois ils ont raison, qu’ils ne peuvent pas la faire. Si on examine la nature de ce qui les en empêche, on voit clairement que ces causes relèvent de leur nature d’employé. Ils feraient grève si la nature de leur emploi les laissait faire. Ils sont alors confrontés à ce problème : on ne voit pas bien comment cette nature pourrait leur permettre de faire grève alors que précisément, pour pouvoir la faire, il faut modifier la nature, c’est à dire cette règle qui veut que l’employé moyen soit tenu par les cordons de sa propre bourse, et soit contraint de faire ce qu’on lui dit de faire afin qu’on lui verse de quoi vivre. Le cycle de l’emploi fait tout pour naturaliser l’effort quotidien, alors même qu’une majeure partie de cet effort ne sert à rien, si ce n’est à alimenter un flux de richesses dont le travailleur n’est ni le seul, ni le majoritaire bénéficiaire. On voit bien à quelle dissonance cognitive une telle situation conduit : la grève, ceux qui se sentent ainsi coincés ne veulent même pas en entendre parler, demeurant discrètement en retrait de ce genre de mouvement, et s’ils y sont confrontés de très près (parce que les AG ont lieu dans la salle de repos, par exemple), manifestant ostensiblement leur distance avec cette manière de faire les choses.

La façon dont Marx achève ce passage vient ajouter de l’eau au moulin de notre lecture. Il montre alors que lorsqu’on travaille véritablement, il ne s’agit plus d’une occupation habituelle, routinière, ni même simplement plaisante. Le travail est un engagement. Ici encore, on voit bien le contraste qu’il peut y avoir entre ceux qui vont quotidiennement, en traînant les pieds, au boulot, « parce qu’il faut bien vivre » (et tant pis si le prix à payer, en l’occurrence, c’est qu’on vit mal), ceux qui sont engagés par d’autres qu’eux-mêmes comme employés et n’ont dès lors plus la main sur leur activité, qui dépend entièrement du bon vouloir de l’employeur y compris quand ça ne se passe pas trop mal, et ceux qui de l’autre côté s’engagent eux-mêmes dans une activité qui consiste à ne plus faire ce qu’en tant qu’employés ils sont censés faire. On pourrait objecter que tout le monde ne va pas en traînant les pieds au boulot. Il est possible d’une part que certains fassent professionnellement ce en quoi ils veulent vraiment s’engager. Dans ce cas, on comprend bien que leur seul plaisir ne suffira pas à les motiver, car dans tout projet véritablement voulu, il y a une part d’actes à effectuer qui ne sont ni gratifiants, ni plaisants. On reconnaît donc celui qui oeuvre volontairement au fait qu’il continue à le faire y compris quand il n’y éprouve plus aucun plaisir. Mais on le reconnaît aussi au fait qu’il ne fait pas de son activité une simple habitude : s’il faut, pour garantir qu’il puisse continuer à faire ce qu’il fait, cesser momentanément de pratiquer son activité, alors il la cessera parce que parfois il y a plus de sens, pour ce qu’on fait, à ne plus le faire qu’à poursuivre l’activité envers et contre tout, et parfois contre l’intérêt même de celle-ci. L’autre source de plaisir, chez ceux qui vont avec entrain au travail, c’est ce que le revenu permettra de faire ensuite. Et il est possible aussi que ce revenu finance une activité qui, elle, soit réellement voulue (l’écrasante majorité des artistes, dans le monde, a par ailleurs une activité professionnelle qui n’a rien à voir avec leur art, mais leur permet tout simplement de vivre et de financer leur peinture, leur matériel photographique, leurs films…). Mais ici aussi, un tel travailleur ne se considère pas, par nature, comme employé. Il peut donc prendre de la distance avec ce statut, et en rompre au moins provisoirement les conventions. Enfin, il y a ceux qui dont le plaisir consiste non pas en l’activité qui devient possible grâce au revenu, mais en le fait même de participer plus intensément encore au cycle de la production et de la consommation, sans autre but que cette simple participation. On observera que c’est dans cette catégorie qu’on trouvera ceux qui n’accepterait jamais de cesser de travailler, tout d’abord parce que ça leur coûterait, mais aussi parce qu’ils savent bien ce que ça supposerait, en termes de remise en question de leur propre identité. Inversement, la grève peut aussi devenir chez certains un automatisme, une habitude, ou une simple évidence. On reconnaît cette tendance au fait que la grève soit pratiquée avec enthousiasme, et avant tout pour l’enthousiasme qu’elle suscite, ou parce que celui qui fait grève se trouve alors davantage en phase avec ce qu’il croit être sa propre identité. Le véritable travail, qu’il prenne la forme de la grève ou pas, n’est donc jamais une solution de facilité. C’est une tension permanente, entre soi et le monde, mais aussi entre soi-même et soi. Il n’y a pas de travail profond sans une confrontation avec celui qu’on est, sans une remise en question profonde de ce qu’on est. Et devenir gréviste, quand on ne l’était pas encore, impose ce genre de confrontation, tout comme sont devenus un autre qu’eux-mêmes ceux qui ces derniers temps sont devenus manifestants. La facilité, c’est le « libre jeu des forces intellectuelles et corporelles ». C’est par exemple le fait, pour un professeur qui aime son métier, d’aller en classe et de faire cours. L’enthousiasme qu’on peut éprouver à le faire a pour conséquence que ça se fait, quasiment, tout seul, pour peu que les conditions soient réunies pour que ça se fasse ainsi. Une telle facilité provoque un plaisir auquel on peut s’accoutumer, au point de refuser de le remettre en question, quoi qu’il arrive par ailleurs. Ce moment, c’est le moment où on fait cours comme le castor constitue son barrage : par « libre jeu des forces corporelles », de la même manière qu’on peut expliquer ce texte « par le libre jeu de ses forces intellectuelles ». Travailler, c’est aller au-delà de l’attrait qu’on peut avoir pour ce qu’on fait, sans pour autant chercher la souffrance en elle-même. C’est être capable de recadrer sa propre activité, de se demander si elle relève de l’habitude ou de la volonté, et dans cette seconde hypothèse, se demander si c’est en demeurant invariablement un parfait employé qu’on protège le mieux cette oeuvre. Il n’est pas nécessaire que la réponse à cette interrogation soit négative. Mais pour qu’on puisse vraiment travailler, il est nécessaire qu’elle ne soit pas nécessairement positive.

En somme, travailler, au sens spécifiquement humain du terme, c’est s’extraire de la nécessité, pour entrer dans la sphère de la volonté. La volonté, c’est précisément cette motivation qui ne va pas nécessairement dans le sens de ce qu’on ferait a priori, dans la direction de ce qui nous attire, ou de ce qui nous semble aller de soi. De nombreux engagements, qui correspondent à ce qu’on appelle communément « travail » peuvent manifester cette exigence. Mais ce que nous avons essayé de montrer, c’est que la grève elle-même est une manifestation elle aussi d’un tel projet, et que cette action spécifique permet de comprendre plus intimement ce que Marx signifie ici. Par effet miroir, ce texte permet de mieux comprendre ce qui est véritablement en jeu dans la grève, en quoi elle n’est pas définie par l’inaction, ce qui permet de mieux entendre le fait que la grève demeure ce genre de chose qui se fait, et non ce genre de chose qu’on prend. L’illusion consisterait à penser que, évidemment, puisque c’est un texte de Marx, il soit « normal » qu’il incite à la grève. Tout d’abord parce que, précisément, il n’incite à aucun moment à la grève, puisqu’il n’en parle pas. D’autre part, on aurait tout aussi bien pu se livrer au même exercice avec bon nombre de passages de Hannah Arendt, qui lorsqu’elle place ce qu’elle appelle action au sommet des activités humaines (ce qu’elle nomme vita activa), pourrait tout à fait évoquer la grève comme une des actions les plus significatives. Il n’y pas, non plus, ici, d’encouragement à faire grève. Une telle incitation, qui consisterait à dire « Il faut faire grève enfin, naturellement », contredirait frontalement ce qu’on a construit ici à partir de Marx : il n’y a rien de naturel à faire grève. Et c’est précisément pour cette raison que c’est tout un travail que de se faire gréviste, que c’en est un tout autant, d’y mettre fin.


Les illustrations sont tirées du document, saisissant de Jacques Villemont, tourné en 1968, intitulé La Reprise du travail aux usines Wonder. Mais ces mêmes images se trouvent aussi dans un autre film, documentaire lui aussi, intitulé simplement Reprise, réalisé en 1996 par Hervé Le Roux. Il y reprend la séquence de Villemont, et tisse à partir de cette source une enquête, trente ans plus tard, à la recherche de cette jeune femme filmée en juin 1968, refusant de retourner à l’atelier. Avec ce prétexte en tête, Hervé Le Roux nous embarque, pendant trois heures tout de même, dans ce que le sous-titre du film appelle un Voyage au coeur de la classe ouvrière.

Je partage ici le document de Jacques Villemont, qui dure 10 minutes :



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