En BTS, les programmes de Culture générale et d’Expression se suivent sans se ressembler tout à fait. En 2020, on explorait l’accélération contemporaine en suivant le thème « A toute vitesse !« . En 2021, c’est un nouvel univers qui s’ouvre à nous, intitulé « De la Musique avant toute chose ?« . Et on se dit que si on veut faire la transition entre les deux, il suffit de les croiser, puisque, après tout, la musique est souvent une question de tempo, de rythme, et donc de vitesse.

L’univers est parfois plutôt bien fait : au moment même où ces deux thèmes se télescopaient dans le programme de BTS, un chanteur français, Benjamin Biolay, publiait une playlist destinée à faire la promotion de son prochain album. Et comme l’album s’appellera Grand Prix, la playlist s’intitule A toute vitesse. On a perdu le point d’exclamation en cours de route, mais on y gagne une trentaine de titres qui, mis bout à bout, forment un paysage sonore traversé parfois pied au plancher, parfois au pas.

Et pour ceux qui ne sont pas abonnés à Spotify, voici la même playlist reconstituée sur Youtube (désolé, vous allez devoir supporter pas mal de publicité…) :

Parmi la trentaine de titres, il y a de tout. Les goûts de Benjamin Biolay sont assez éclectiques. Mais quand on regarde de plus près la liste proposée, on se dit que tout n’est pas forcément toujours pertinent, et qu’il a trouvé certains titres en utilisant des moteurs de recherche dans lesquels il a glissé le mot « car » ou « road » pour tomber sur des chansons qui parlent de voyages en bagnole.

Alors, j’ai proposé deux choses aux étudiants qui ont suivi en ma compagnie leur première année de BTS :

Tout d’abord, choisir dans cette playlist un morceau, et expliquer en quelques mots pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre.

Puis, plus intéressant, proposer un morceau, un titre, une chanson ou une oeuvre musicale au sens large, qui ne figure pas dans la playlist, en expliquant en quelques mots pourquoi ce choix semble pertinent.

Pour le moment, cinq étudiants ont participé. Avec leurs choix, on va constituer notre propre playlist qu’on va intituler A toute vitesse ! avec le point d’exclamation cette fois ci.

Voici donc de la musique choisie avec soin, et présentée par les étudiants de BTS CGO première année du Lycée Guy de Maupassant. Evidemment, c’est un work in progress : si de nouveaux participants viennent se prêter au jeu, j’intégrerai leur proposition, à la condition qu’ils se chargent de présenter un peu leur choix (je vous rassure, je corrige toutes les fautes, comme ça tout aura l’air parfait sur ce plan).

Serge Gainsbourg – Ford Mustang

J’ai décidé de travailler sur la musique de Serge Gainsbourg, Ford Mustang. Cette musique est pour moi une illustration de l’expression « à toute vitesse » . Cette musique permet deux axes de réflexion plutôt intéressants :

Dans un premier temps, les paroles : le chanteur a décidé durant tout la durée de la chanson d’utiliser les mêmes paroles, à répétition. Elles expliquent son périple dans sa Ford mustang, comment il roule dans la ville accompagné par une femme, mais il ne fait pas seulement ça, il explique aussi ce qu’il voit dans sa voiture. Ce qui est intéressant dans la description de sa voiture de course s’est l’intonation qu’il y met , dès le début de la musique il parle d’une façons très lente avec une mélodie plutôt rythmée ce qui fait un contraste entre les deux. De plus, la voix de la femme vient compléter la fin de ses phrase mais de façon retardée comme si elle était en dehors de la voiture et que le décalage de vitesse créait un décalage dans les réponses. Mais voilà, plus la musique avance vers son terme, plus le chanteur reprend une vitesse dite normale.

D’où la présence d’un second axe de réflexion : au volant de sa Ford mustang, il roule tellement vite que la perception de sa voix semble plus lente. De même, le fait que les paroles soient répétitives durant tout la durée de la musique produit un phénomène d’écho : comme si la voiture en allant si vite créait cet écho, donnant l’impression qu’elle nous a dépasse plusieurs fois.

Pour finir le chanteur reprend une voix constante à la fin de sa musique, car c’est la fin de sa ballade pour lui aussi, donc la voiture s’arrête et ne roule plus à toute vitesse. On le devine car la mélodie est restée à un rythme constant durant toute la musique ce qui a permis de créer cette illusion de vitesse extrême.

Kaoutar

J’ajoute un peu mon grain de sel. En fait, Kaoutar a repéré des choses intéressantes dans cette chanson. En particulier, elle met le doigt sur l’allure un peu étrange à laquelle s’y passent les choses. Les paroles le disent : on roule en Ford Mustang. Ce n’est pas vraiment une voiture de course, mais c’est un coupé américain, avec un moteur de grosse cylindrée, dès lors on sait qu’on a sous le pied droit une bonne réserve de puissance, qu’on semble ici utiliser dans une grande retenue.

Le rythme de la chanson, en effet, est plutôt chaloupé, comme si on roulait doucement, en s’occupant à autre chose pendant que la bagnole avance. Ça fonctionne un peu comme un ralenti au cinéma, permettant de davantage s’attarder sur les détails. Si vous vous souvenez, on a déjà vu ce procédé dans l’incipit de La Curée de Zola : celui-ci utilisait les embouteillages pour décrire le détail des voitures et des habits de la société bourgeoise quittant le Bois de Boulogne après sa promenade. Ici, on se déplace en mode cruise control, et du coup on a le temps de détailler tout ce qui traîne dans l’habitacle, Gainsbourg énumérant tout les objets archétypiques d’une vie menée à la cool dans les années 60.

Ce faisant, il offre la possibilité d’un véritable voyage, car la plupart des objets cités ont un nom anglais, et font référence à la culture américaine. La voiture évidemment, tout d’abord, mais aussi tout ce qu’on y trouve. Bien sûr, ces références sont le moyen pour Gainsbourg de jouer avec des sonorités qu’on aurait du mal à trouver dans le vocabulaire français, et si on examine les rimes de cette chanson, on est un peu épaté par l’aisance avec laquelle l’auteur jongle avec les sonorités, sans jamais briser le sens des paroles, mais sans jamais non plus se contenter de décrire les choses. Ce qui importe avant tout pour lui, c’est le style.

Alors, Kaoutar se trompe-t-elle en voyant dans la chanson la mise en scène d’un trajet parcouru pied au plancher ? Non, elle ne se trompe pas, et elle a raison de percevoir dans ce morceau un rapport ambigu à la vitesse : le rythme est lent, mais on parle quand même, dès le troisième vers, de percuter les platanes à pleine vitesse. Et c’est de là que vient le décalage sur lequel s’appuient ces deux minutes trente : la virée langoureuse, baignant dans les french-kiss s’achève dans la tôle froissée d’un accident de la route. Gainsbourg mélange l’insouciance et le drame, assaisonne le sanglant avec le sucré. Un peu comme si Phyllida Lloyd, la réalisatrice de Mamma Mia (2008), tournait un remake de Crash, de Cronenberg (1996, et à déconseiller aux âmes sensibles). Et ce décalage est vraiment bien cerné par Kaoutar, entre la voix de Gainsbourg, qui chevauche le rythme comme un cavalier le ferait sur son cheval, et celle de Madeline Bell, un peu crâneuse en passagère, traînant de la voix comme on traîne des pieds, dérythmant la chanson à chacune de ses interventions.

Merci donc à Kaoutar pour ce très bon choix et cette écoute attentive.

Mais voici son second choix :

IAM – Petit Frère

La chanson Petit Frère de IAM est aussi un bon exemple de l’expression « à toute vitesse » mais cette fois-ci c’est dans ses paroles que le thème trouve une belle illustration.

La chanson parle d’un jeune homme qui souhaite grandir avant l’heure et qui, pour cela, choisit d’agir de façon à paraître plus vieux que son âge. Il sort pour fumer, il traîne avec des personnes plus âgées. Il ne se soucie pas de l’avenir, tout ce qui l’intéresse c’est le présent et son image actuelle.

La phrase qui m’a le plus marquée dans cette musique est « Petit Frère veut grandir trop vite mais il a oublié que rien ne sert de courir, Petit Frère » : on a ainsi une façon lyrique de parler de la citation « à toute vitesse ». Ce n’est pas que le temps passe plus vite mais plutôt que la façon dont ce garçon agit le fait paraître beaucoup plus âgé qu’il ne l’est vraiment, et que du coup, il renie certaines de ses valeurs. Il choisit d’agir de cette façon pour se donner une image devant les autres, par envie et par jalousie.

Mais il n’y a pas que ça : pour atteindre son objectif il agit sans éthique, en se livrant à la vente de produits illicites ; et pour s’en procurer, il est prêt à menacer avec une arme. Cette façon d’agir est dangereuse, et on peut de nouveau voir là une évocation de l’expression « à tout vitesse » puisque ces actes accélèrent le chemin de ce garçon vers la tombe, alors qu’il est encore très jeune.

Kaoutar

Très bonne idée ! Autant certaines des propositions que je reçois croisent des idées que j’avais eues, autant Kaoutar a trouvé ici un titre auquel je n’avais absolument pas pensé. Pourtant, il y a dans ce Petit Frère de IAM quelque chose qu’on aurait pu évoquer quand on avait un peu étudié le Rebel without a cause de Nicholas Ray (La Fureur de vivre, 1955) : on évoque souvent ce film pour la course à la mort qu’il met en scène, à bord de voitures volées, précipitant l’un des jeunes dans un ravin où il trouvera la mort, mais en réalité, l’accélération temporelle se trouve plutôt dans la façon dont ces jeunes gens font tout pour correspondre à l’idée qu’ils se font du monde adulte, idée floue dans la mesure où les adultes, autour d’eux, ne prennent pas leurs responsabilités et semblent avoir perdu toute force vitale.

On retrouve quelque chose de semblable dans le titre d’IAM : si le Petit Frère fait ce qu’il fait, c’est parce qu’il voit les « grands » lui donner l’exemple. La façon dont le morceau dresse le portrait de ce gamin dissimule en réalité une critique de ceux qui se font passer pour des adultes, et embarquent avec eux un gosse qui ne prend même plus le temps de profiter de son enfance. D’où le mélange entre la description d’une réalité sociale rude, d’actions dangereuses, de postures qui sont les signes d’une vie menée dans la violence et le danger, et des références qui sont celles de l’enfance (en particulier le Conte du Petit Poucet dans l’évocation des « bottes de sept lieues, qui sont celles que l’enfant vole à l’ogre, lui permettant de marcher « comme un grand », un peu comme les petites filles essaient les talons-aiguilles de leur mère pour marcher  » comme une femme « ).

Au-delà des attitudes adoptées dans l’environnement immédiat de l’enfant (son grand-frère, les amis de celui-ci), les paroles évoquent un monde de soi-disant adultes beaucoup plus large, s’étendant et se montrant dans les médias, et donnant l’exemple d’une vie adulte fantasmée, qui déroute le gamin de sa propre enfance. Et plus les paroles avancent, plus ce mouvement semble s’amplifier et s’accélérer : ce n’est pas seulement son enfance qu’il perd, mais aussi tout ce qui, dans le temps, a précédé sa naissance, et en particulier la culture qui aurait pu être la sienne s’il avait pris le temps de la connaître.

De nouveau, très bon choix de Kaoutar, qui montre qu’elle est attentive à ce qui passe dans ses écouteurs, et très bon texte, qui aurait pu faire à lui seul l’objet d’un article.

Une petite remarque au passage : souvent, dans le rap, on parle surtout des paroles. Mais on oublie un peu trop de s’arrêter sur ce qui constitue le tissu musical de ces œuvres. Ce serait dommage de ne pas y prêter attention, car IAM excelle dans cet art du tissage, leurs morceaux contenant un grand nombre de samples qui sont autant de façons d’éclairer les scènes créées par leurs mots. Ici, la petite boucle de cordes, qui fonctionne comme des petits pas effectués sur la pointe des pieds par un enfant traversant la maison en mode furtif, installe l’atmosphère enfantine, mais tous les éléments empruntés à la soul (la rythmique), ou au jazz (les cuivres stridents, qui amènent de l’inquiétude), font déferler sur cette petite routine enfantine un univers tout à fait adulte, dans lequel un enfant aurait du mal à trouver sa place. Kaoutar a eu ce réflexe induit par les cours, de se concentrer davantage sur les paroles, mais comme souvent, Iam bâtit des édifices cohérents, et Petit Frère peut être écouté comme on regarde un monument dont chaque pièce participe à cet effet général de temps qui passe un peu trop vite.

$-Crew – Démarre

Le morceau Démarre du $-Crew illustre particulièrement bien l’expression « À toute vitesse ». Tout d’abord c’est du Rap donc c’est un morceau qui va assez vite au niveau du rythme et des paroles. 

Dans ce morceau on remarque que le texte est construit sur de nombreuses  métaphores en rapport avec les relations amoureuses que l’auteur a eues, qu’il décrit comme rapides. Il évoque sa vie au quotidien et insiste sur le fait qu’il roule avec un modèle de voiture assez rapide.

Le morceau s’ouvre sur « Mets le coco et on démarre ». On pense directement à la vitesse car une voiture ça va vite. Mais on peut aussi y voir une métaphore : c’est aussi sa vie qu’il démarre ici.

Quand il précise qu’il roule « En décapotable de firme allemande», on comprend qu’il roule avec un modèle de voiture qui va assez vite.

Puis il s’attache à ses relations amoureuses, qu’il enchaîne à toute vitesse « Et les jolies filles dans mes clips sont mes copines », « Quand je dis Femme qui rit est à moitié dans ton lit », « j’ai plusieurs chéries que tu connais déjà-ja-ja ». Ses phrases nous font comprendre qu’il enchaîne les relations : « côté passager une pouffe un peu trop collante », on comprend clairement que grâce à cette voiture, il a des relations qui vont vite. S’il avait roulé dans un autre modèle, il suppose qu’il n’aurait pas eu autant de succès auprès de la gente féminine.

Ensuite il dit «On ne vit qu’une fois» ce qui peut nous laisser penser qu’il veut vivre sa vie à toute vitesse et profiter de chaque moment de sa vie.

Selma

Le morceau Démarre du $-Crew illustre particulièrement bien l’expression « À toute vitesse » car la manière dont la musique est rythmée, compose avec la mélodie un instrumental qui nous montre que ce morceau va être du rap rapide.

Dans ce morceau le groupe parle de sujets différents mais qui sont tous liés à la notion de vitesse. Ils évoquent les relations “amoureuses” qu’ils enchaînent, leur vie au quotidien mais aussi les voitures.

Le morceau commence par « Mets le coco et on démarre ». Ça nous fait comprendre directement qu’ils sont à bord d’une voiture, puis un membre du groupe précise : « En décapotable de firme allemande » , on peut en déduire que c’est donc un modèle assez rapide et qu’ils iront à toute vitesse sur la route. Sur le même mode, ils évoquent ensuite leurs relations amoureuses menées rapidement : « Et les jolies filles dans mes clips sont mes copines (…) j’ai plusieurs chéries que tu connais déjà-ja-ja ». Ils enchaînent les relations sans lendemain, qui n’ont aucune importance à leurs yeux et se terminent aussi vite qu’elles ont commencé.

Ensuite il dit « j’attrape la Mustang par la crinière, décapotable, j’ai le vent comme soin capillaire » dans cette phrase on ne sait plus s’il parle de ses relations ou bien de la voiture qu’il possède mais dans les deux cas ça nous fait penser à la vitesse, à cause du modèle de la voiture mais aussi parce qu’il y a du vent. On peut deviner qu’il roule vite.

Quand il dit « Je sais que t’a peur et cela qui qu’tu sois mais le temps va s’arrêter si tu roules avec moi baby», on comprend que la personne à ses côtés est l’une de ses relations grâce au « baby » et qu’elle a peur de la vitesse à laquelle il conduit. Mais lui-même ne se fait pas d’illusion : « Côté passager une pouffe un peu trop collante », c’est grâce aux voitures qu’ils possèdent qu’ils ont du succès auprès des femmes et les enchaînent.

Ils répètent plusieurs fois « on ne vit qu’une fois » ce qui peut nous laisser penser qu’ils veulent vivre leur vie à toute vitesse. Ils terminent par le refrain « Mets le coco et on démarre » comme si la vie démarrait après avoir fini le morceau.

Diamant

Assez étrangement, Démarre est une sorte de synthèse de Ford Mustang et de Petit Frère. Du premier, le morceau du $-Crew récupère le rythme posé des virées en voiture en mode balade, même si on devine qu’ici c’est le bras tendu et la main en haut du volant que se tient le conducteur ; les normes du « cool » ont un peu changé entre 1955 et 2016. Comme chez Gainsbourg, ça drague pas mal, ça flirte un peu. Identiquement, le rythme lent permet de multiplier les détails plaqués sur cette suspension du mouvement. On sirote du coca, on fume un peu, on prend des poses de dandy (le vent comme soin capillaire). Mais de Petit Frère on reconnaît aussi le constat d’un temps qui passe, au point que le jeune narrateur se trouve un peu inconfortablement installé entre deux âges : « Le temps passe je ne m’y habitue pas », trop jeune pour adopter déjà une posture d’adulte, et trop vieux pour être encore un gamin. « On a quitté l’école et c’est vrai que depuis le temps presse ». Du coup, on fait quand même surtout semblant de vivre les choses qu’on met en scène pour leur donner une apparence de réalité. On a souvent l’impression, entre le rythme lent de la musique et le flot plus rapide des mots, de regarder un film qui ne passerait jamais à la bonne vitesse.

Ce télescopage est aussi mis en scène par l’accumulation de propositions non coordonnées, les vers qui se suivent sans véritable enchaînement. Les mots et les images surgissent comme des flashes, des coups de projecteurs ponctuels qui s’accumulent mais ne mènent pas vraiment quelque part.

Le détail que Selma repère bien, c’est le rôle de la voiture. Et si chez Gainsbourg elle est une sorte de lit qui se fracasse sur les platanes, ici la voiture est avant tout le signe de sa propre valeur. On roule dans une marque, qui s’affiche extérieurement et envoie le signal de sa propre puissance. Dès lors, le texte est pris en étau entre deux sentiments. Le premier, c’est l’exaltation que provoque cette mise en scène dans laquelle on a l’air très sûr de soi. Le second, c’est une forme de nausée, car tout le monde semble déjà désabusé, le narrateur fait semblant de désirer la femme qui s’assoit sur le siège passagère, elle-même doit faire semblant d’en éprouver le désir alors qu’en réalité elle n’est intéressée que par le fait d’être associée à cet accessoire de promotion de soi qu’est la voiture. Et ce rôle donné à l’automobile dans l’imaginaire du rap contemporain est tout à fait bien saisi par Selma.

Diamant, lui, est plus sensible à la façon dont le texte mêle, jusqu’à les rendre indiscernables, le déplacement en voiture et les conquêtes féminines. Et on retrouve là les racines de la nausée évoquée par Selma : on roule sans destination, tout comme on multiplie les relations sans lendemain. Assez étonnamment, Diamant met le doigt sur quelque chose qui est constitutif de la tonalité particulière qu’adopte souvent la musique de Nekfeu, l’un des principaux membre du collectif $-Crew, exprimant un profond blues, lié à la vacuité des expériences vécues, aussi intenses soient-elles. Cette morosité se transforme parfois en une sorte de nihilisme, rien ne semblant plus avoir de valeur à ses yeux, sentiment qu’il résume, en boucle, à la fin de On verra, quand il répète ad libitum « Rien à foutre de rien »,

On démarre, donc, mais on ne va nulle part.

Un détail supplémentaire, si jamais certains lecteurs se disaient qu’un tel morceau ne mérite pas tant d’attention. Il semble au contraire que non seulement il mérite un tel intérêt, mais que cet intérêt soit, même, nécessaire. Parmi les éléments qui montrent qu’on doit se forcer un peu à étudier ce genre musical, il y a l’impact qu’il a sur son public : ces morceaux ne sont pas seulement écoutés, ils ont une puissance esthétique sur ceux qui s’y confrontent. Mais on peut aussi remarquer qu’il n’est pas si simple d’aborder un tel titre. De nombreux éléments manquent pour pouvoir les saisir tout à fait. Ce que ça indique, c’est qu’il s’agit d’une culture. Ce n’est pas de la culture générale, précisément parce que ceux qui n’en saisissent pas toutes les nuances sont, et de loin, les plus nombreux. Mais il y a bien là un usage de la langue, qui peut être décodé par ceux qui s’y connaissent un peu. Or, parmi ceux qui s’y connaissent un peu, il y a le site Genius.com, qui consacre une énergie considérable à la traduction de textes de rap étrangers et à l’annotation de textes français. La page consacrée à Démarre est édifiante. Il y a pas mal de choses à écrire à propos de ce titre, et ce n’est pas un hasard si mes étudiants le citent plusieurs fois. Et si je ne m’arrêtais pas ici même, je pourrais lui consacrer un article entier.

MMZ – S-Line

J’ai choisi le morceau S-Line1 du groupe MMZ. Pour moi, il illustre particulièrement bien l’expression « À toute vitesse » car avant même d’écouter le morceau, le titre nous fait penser à la vitesse puisqu’une S-Line est un modèle de voiture qui va vite.

Le groupe introduit le morceau en lançant : « J’met le mode S, sur l’periph j’bombe, sur la A7 j’atterris » cela nous fait directement comprendre qu’ils n’ont pas de limite et roulent à toute vitesse sur l’autoroute.

Quand on regarde les lyrics du morceau on remarque que cette chanson est fondée sur la vitesse mais aussi qu’elle est inspirée du film Taxi 5 qui est aussi un film sur la vitesse.

Le fait qu’ils roulent à toute vitesse leur donne une sorte de liberté et ils ont l’impression d’être invincibles : « J’passe à fond devant les bleus, en plus j’suis au tel ». Le propos nous montre bien que le fait qu’ils roulent vite leur donne ce sentiment d’impunité et qu’ils ont tous les droits, même celui de ne pas respecter les lois : ils ont beau ne pas les respecter, les policiers n’arriveront pas à les arrêter vu qu’ils roulent vite.

Ils enchaînent avec « En deux heures, j’fais Marseille-Paname » ce qui est impossible s’ils roulent à allure normale vu que Marseille-Paris, c’est environ 5-7 heures de route en voiture. En une formule, on se fait une idée bien claire de la vitesse à laquelle ils roulent, et du plaisir qu’ils y prennent, ce que confirme ce passage : «j’kiffe la vitesse depuis l’école ».

Le refrain rappelle qu’ils sont dans un modèle de voiture qui va vite « J’suis dans mon S-Line», et que le plaisir est autan lié à la vitesse elle-même qu’au bruit que fait le moteur quand on le pousse : « Écoute le moteur, c’est un bordel». C’est sur ce refrain que s’achève ce titre, sur une dernière évocation de la vitesse.

Selma

Evidemment, évidemment, on peut prendre ce genre de morceau de très haut, et le professeur qui fait un peu plus que sommeiller en moi est très tenté de le faire. Mais ça ne serait pas juste, parce qu’on ne lance pas une invitation pour ensuite adopter des positions de domination culturelle.

Bien sûr, on espérait plus ou moins ne pas se retrouver avec la Bande originale de Taxi 5 dans la playlist. Mais après tout, Benjamin Biolay donne lui aussi dans la pure illustration du thème, et ici, S-Line choisit d’être purement illustratif, évoquant la vitesse pour le seul plaisir qu’elle procure. Et Selma a tout compte fait raison de s’en tenir à cette évocation, même si son choix la condamne un peu à la paraphrase.

Que dire de plus en effet ? Deux trois choses quand même. Tout d’abord, il faut noter que le rap propose souvent une telle évocation du plaisir simple de rouler vite, et généralement, ce plaisir est conjugué à celui de ne plus obéir aux lois et d’échapper aux forces de l’ordre. Ce n’est pas du tout nouveau, et quelques moments parfois un peu étranges ont déjà été proposés dans ce sous-genre du rap ; on se souvient par exemple du TDSI de Rhoff, en 2001.

Mais plus profondément, il suffit de quelques connaissances basiques en automobile pour s’apercevoir qu’en réalité, le rap parle généralement très mal des voitures, manifestant un gros manque de culture dans ce domaine : on y évoque des marques, des modèles, des sigles, pour l’effet évocateur qu’ils vont avoir aux yeux et aux oreilles de ceux qui n’y connaissent rien non plus. Ainsi, dans S-Line, dès le titre on devine qu’on va nager en plein fantasme car ce titre est aussi le sigle utilisé chez Audi pour désigner les modèles qui font semblant d’être puissants. Grosses jantes, prises d’air béantes, tous les signes extérieurs de vitesse sont là, mais le moteur, lui, n’a absolument rien de sportif et ne permet aucune performance exceptionnelle. Ce sigle est celui qu’on pose sur une stricte apparence, un faux-semblant, un attrape-nigauds.

Les temps annoncés en fin de morceau sont un aveu : rien de tout ça n’est sérieux, et les objets cités n’ont d’intérêt que parce qu’ils sont le signe de quelque chose, sans être cette chose dont ils sont le signe. Une Audi S-Line permet de faire croire aux autres qu’on roule vite, et qu’on peut faire Marseille-Paris en deux heures. C’est avant tout une machine conçue pour se raconter des histoires.

Tracy Chapman – Fast Car

Fast Car de Tracy Chapman est le morceau de la playlist que je trouve le plus approprié pour illustrer l’expression A toute vitesse !, en effet son titre, en anglais, signifie voiture rapide.

J’ai choisi ce morceau, alors que ce n’était pas mon favori dans la playlist.

La chanson parle de la vie de la chanteuse, une vie dramatique, elle parle des différents emplois qu’elle a dû occuper pour subvenir aux besoins de sa famille. Elle a aussi dû déménager à plusieurs reprise, à la suite de quoi son mari à perdu son emploi avant de devenir alcoolique. Enfin, après ces drames, elle dut prendre une décision pour que son mari la quitte.

La chanteuse raconte tous les drames vécus dans sa vie mais une phrase reste omniprésente : « tu as une voiture rapide », c’est cette phrase en particulier qui m’a fait penser à l’expression « à toute vitesse ».

Les drames vécu par cette chanteuse montrent aussi que la vie n’est pas un long fleuve tranquille et que très vite on a beau avoir obtenu tout ce que l’on souhaitait durant notre vie, on peut tout perdre. Mais on peut aussi partir de rien, et les différentes situations vécues au cours de notre vie vont faire que les drames vont s’accumuler et qu’on cherchera simplement à leur échapper.

C’est une accumulation de ce genre que vit ici la narratrice : sa vie est faite de drames, dont elle rêve de s’échapper le plus vite possible. Elle n’a pas le temps de vivre, que les drames s’accumulent pendant que sa vie passe, à toute vitesse.

Amina

La première chose qui est intéressante dans la proposition d’Amina, c’est qu’elle a choisi un titre qui n’était pas son préféré. Et c’est une démarche esthétique pertinente : ne pas se laisser mener uniquement par ses goûts spontanés, et aller vers ce qui ne procure pas un plaisir immédiat. Or on le sait bien, ce qui nous plait le plus n’est pas forcément ce qui est le plus intéressant, ni le plus beau.

Fast car, de Tracy Chapman, ne séduit pas immédiatement. Mais on sent pourtant que cette voix dit quelque chose qui doit être entendu, même si on comprend vite qu’on n’est pas l’interlocuteur auquel cette femme s’adresse, et qu’on ne pourra rien pour elle. Tout se passe comme si on interceptait des paroles adressées à un homme qui n’est plus là, dans une urgence à laquelle aucun secours ne pourra être porté. Un peu comme si on captait une conversation téléphonique très grave, des années après qu’elle ait été prononcée.

Cette chanson entretient un rapport au temps qui fait contraster la vitesse de la voiture de cet interlocuteur, qui devrait permettre d’échapper au drame, et le retour de ce drame, même quand on a tout fait pour y échapper. La narratrice, qui semble très proche de Tracy Chapman elle-même, passe d’une vie enfermée avec son père, à une vie identique avec l’homme qui l’avait tirée de là, comme si elle devait retrouver indéfiniment son point de départ, d’homme en homme. Ici, ce qui sauve est aussi ce qui fait périr. Il y a quelque chose de la fatalité tragique, du mécanisme qui broie, comme il se doit, ceux qui se trouvent pris dans ses engrenages, inexorablement.

Mais il y a la voiture qu’on entrevoit par la fenêtre, et dans laquelle on rêve de sauter pour filer loin, ailleurs. Le tempo un peu blues de cette chanson indique clairement qu’on n’est pas en fuite. On est à cheval entre le moment qui précède la tentative d’évasion, ce laps de temps où on hésite à partir, parce qu’on sait que c’est sans retour, et cet autre temps qui est le temps d’après, au cours duquel on constate que ce à quoi on tentait d’échapper s’installe de nouveau, et qu’il faudrait fuir encore. Et la voiture a beau être rapide, elle ne peut rouler sans cesse. Pendant qu’on s’installe ailleurs, le malheur, lui, rampe doucement vers ce nouveau lieu, et finira bien par s’y installer à son tour.

Joli choix, donc, que fait ici Amina.

Mais voici sa seconde proposition :

Dolly Parton – 9 to 5

Ce titre très célèbre parle pour moi de la vitesse de la vie d’employée, contraignant à faire 9h – 17h tous les jours, et à répéter sans fin la même routine, à toute vitesse. Le clip de cette chanson met en scène des femmes qui regardent constamment l’heure et qui courent après le temps. La mise en scène des horloges vient appuyer cette impression : ces femmes vivent à toute vitesse. Le lien avec notre thème est donc évident.

Ces femmes vivent à toute vitesse entre leur emploi et le stress de toujours devoir être à la hauteur pour satisfaire leur patron mais la conclusion de cette chanson est problématique : voulons nous vraiment vivre de cette manière tout au long de notre vie ?

En effet une telle vie est dictée par la société. Ce qu’on peut remarquer aussi, c’est que ce morceau vise exclusivement les femmes car dans les années 80, on commence à voir des femmes se consacrer entièrement à leur travail. Et à cette époque, on pense voir là une évolution.

Amina

Voici la preuve que si on laisse les commandes d’une playlist aux élèves, ils se chargent de produire de l’inattendu, et peut-être même de l’inespéré. Ce 9 to 5 de Dolly Parton, écrit en 1980 pour illustrer musicalement le film Comment se débarrasser de son patron ? (dont le titre en Vo est précisément 9 to 5, ce sont là les mystères de la traduction des titres en français…) est exactement ce à quoi on ne s’attendait pas, et c’est une rudement bonne idée ! Si souvent l’accélération généralisée fait l’objet d’une célébration enthousiaste, ici le propos est nettement plus critique et projette la lumière sur l’absurdité d’une vie passée à s’épuiser au travail pour enrichir un patron qui n’a pas vraiment intérêt à valoriser cet effort. Assez étonnement d’ailleurs, le propos de la chanson ne se focalise pas du tout sur le sort particulier des femmes, contrairement à la mise en scène du clip. Et il y aurait pas mal d’analyses à mener sur le fait que, chanteuse de country, c’est à dire d’un genre musical qui s’adresse à un public populaire mais aussi très conservateur, Dolly Parton s’attaque ici clairement au principe d’exploitation capitaliste, qui veut que certains mènent une vie qui se résume très bien dans la formule « métro, boulot, dodo », pendant que ceux qui les emploient tirent le plus grand bénéfice possible de leur effort. Tout l’étrange talent de cette chanson, c’est de poser ce discours de protestation sur un rythme particulièrement enjoué, à l’opposé de ce qu’avait pu faire John Lennon sur son Working class heroe.

Encore une fois, Amina trouve ici une référence sur laquelle on pourrait proposer un cours entier. Et si on voulait la résumer en une image, on pourrait choisir la photo très composée qui sert de pochette à l’album 9 to 5 and odd jobs de Dolly Parton, qui parvient, en image fixe, à condenser en un instant la multiplication des tâches à effectuer en une seule journée dans une vie qui se veut « moderne ». Et, si on y réfléchit un peu, c’est exactement cette multiplication qui interdit tout véritable travail.

Et comme Amina a de bonnes idées, voici une autre proposition de sa part !

Serge Gainsbourg – Le Poinçonneur des Lilas

Le deuxième morceau est Le Poinçonneur des Lilas de Serge Gainsbourg.

Ce morceau me fait penser à l’expression « à toute vitesse » car cette chanson parle de voyage dans un train et pour moi les voyages en train font référence aux paysages qui défilent à toute vitesse à travers la vitre. Lorsque l’on voyage on va vite pour arriver à destination. Ici pour moi, la vitesse est exprimée par le train dans lequel le poinçonneur se trouve.

Même si le refrain est très répétitif pour moi ici il y a de la vitesse avec le rythme de la chanson qui est très rapide.

Amina

Evidemment, Amina fait quelques fautes d’interprétation de la chanson, mais c’est dû au fait que l’expérience des transports en commun contemporains n’est pas exactement celle qu’on pouvait avoir en 1958. Autant dire qu’aujourd’hui, s’il y avait encore des poinçonneurs dans le métro, ils seraient auto-entrepreneurs et travailleraient pour le bénéfice d’une entreprise dont le siège social aurait pour adresse une boite postale quelque part dans un paradis fiscal. Mais au-delà de cet écart imaginaire par rapport au texte de Gainsbourg, Amina repère finalement ce qui fait toute la saveur particulière de cette chanson : son rythme rapide, qui contraste évidemment avec le travail statique du poinçonneur : posté à l’entrée du quai de métro, il passe ses journées entières à trouer des tickets. Immobile dans le mouvement général, il est le témoin du passage des autres, dont il peut rêver les destinations. Son propre voyage ne peut être qu’imaginaire.

Gainsbourg excelle à ce jeu, consistant à mêler le geste perpétuellement répété d’un homme qui a la tête ailleurs, et le mouvement incessant des passagers du métro. C’est comme si on regardait une scène filmée en timelapse, accélérant les usagers du métro et le bras du narrateur, tandis que le reste de son corps demeure coincé dans une autre temporalité, celle de la rêverie et de l’ennui. Et comme Gainsbourg est compositeur autant qu’écrivain, il parvient à transcrire ce décalage dans la musique elle-même, mêlant cette rythmique rapide, presque frénétique, et ce motif lent, quatre notes jouées au piano dans lesquelles on reconnaît le fameux thème de James Bond, composé par Monty Norman et orchestré par John Barry, que Gainsbourg n’a pas pu plagier puisqu’il n’apparaîtra que quatre ans plus tard. Mais l’inspiration vient peut-être d’ailleurs, puisqu’en 1938, Artie Shaw signait un titre, Nightmare, qui s’ouvrait sur ce même thème. Mais si Gainsbourg en a peut-être repris le thème lancinant, l’usage qu’il en fait est fort différent, puisqu’il l’oppose à la rythmique, alors qu’Artie Shaw fonde toute la lourdeur de son morceau sur cette lenteur. On remarquera simplement que le célèbre générique de James Bond utilise le même contraste, et que si c’est une excellente signature sonore de cette série de films, c’est que ceux-ci sont, eux aussi, un savant mélange de lenteur langoureuse et d’accélération.

Lartiste & Naza – Attache ta ceinture

Le morceau Attache ta ceinture de Lartiste feat Naza illustre particulièrement bien l’expression «À toute vitesse », tout d’abord par le rythme rapide de la musique mais aussi parce qu’il fait partie de la bande originale inspirée du film Taxi 5, qui nous fait directement penser à la vitesse, aux voitures et tout l’univers qui va avec. Le morceau commence par le refrain « Attache ta ceinture ma baby, pied au plancher » pour nous installer directement dans une voiture, accompagné par une fille côté passager.

C’est alors qu’il évoque cette voiture qu’il est en train de conduire , précisant qu’elle joue au Bayern pour évoquer ses origines allemandes, indiquant ainsi que c’est un modèle qu’il roule vite. Tout au long du morceau, cette voiture sera utilisée comme une métaphore.

La vitesse va lui permettre d’impressionner la fille coôté passager :«j’accélère je le fais pour toi , accepte moi, je le fais pour toi » «j’accélère mais elle m’calcule pas ». Il enchaîne avec «Accroche ta ceinture mon bébé , la jungle et la course suis deter» on voit qu’il est déterminé à rouler vite pour impressionner la passagère et pouvoir avoir une relation avec elle.

Mais utiliser la vitesse pour l’impressionner ne marche pas forcément : «Bon je suis d’accord ton charme ma piqué, donc sur la conduite je m’applique » et il décide alors d’essayer d’adopter une bonne conduite, et c’est une sorte d’aveu du fait qu’avant il roulait sans prendre la peine de s’appliquer.

Il précise : «Là je roule à 200 » et on voit très bien qu’il roule très vite, bien qu’il ait dit plus tôt qu’il allait s’appliquer dans la conduite ; « je sais que j’ai tort mais je peux m’arrêter », il sait très bien que rouler aussi vite n’est pas une bonne chose, mais il continue parce qu’il aime la sensation que ça lui procure de rouler à toute vitesse.

Le morceau s’achève par le refrain, nous rappelant qu’il est dans une voiture, accompagné, et qu’il roule vite

Diamant

Deuxième dose de bande originale de Taxi 5 ! Evidemment, ce n’est pas la référence avec laquelle je suis le plus à l’aise, parce que je m’impose pour une fois de ne pas faire preuve d’ironie : ces chansons trouvent leur public, et si elles manquent évidemment de profondeur, elles touchent sans doute des nœuds sensibles, quelque part entre les deux oreilles de celles et ceux qui les écoutent.

Ce qui est étonnant, finalement, c’est que de tels morceaux puissent évoquer la vitesse, puisqu’en réalité leur propre rythme n’est pas très rapide, et pousse plutôt à une certaine nonchalance. Et si finalement Diamant évoque cette impression, c’est que celle-ci est abondamment affirmée par les paroles, qui se plaisent à faire fusionner la conduite à haute vitesse et l’art de la séduction dont le narrateur cherche à user, cherchant à impressionner sa passagère. On peut évidemment sourire à cette idée, parce qu’elle semble au premier abord un peu superficielle.

On aurait tort. On ne mesure pas suffisamment ce que signifie avoir quelqu’un pour passager. Se trouver au volant, et accompagné, c’est être en mesure d’embarquer quelqu’un d’autre et de lui imposer son propre mouvement. Mine de rien et de façon sans doute un peu inconsciente, en mélangeant le rythme des danses ayant pour but d’échauffer un peu les corps et les esprits, et les mots décrivant cette conduite rapide, Lartiste et Naza mettent le doigt sur cette ambiguïté, et cette espèce de sensualité consistant à engager le corps de l’autre dans un mouvement dont il n’est pas tout à fait maître.

Je ne vais pas développer totalement ce thème ici, parce que je compte le faire en évoquant, plus tard, un film qui met en scène précisément ce trouble surgissant à l’avant d’une voiture entre conducteur et passager. Je garde un peu de suspens sur ce point. Bien sûr, on pourrait évoquer ce qui se cache, aussi, derrière l’imaginaire développé dans Attache ta ceinture : derrière la vitesse suggérée par les voitures allemandes, il y a aussi leur prix. Et l’évidence, c’est qu’en accélérant, le narrateur ne peut nier que s’il cherche à impressionner sa passagère, c’est aussi pour lui montrer la puissance de sa richesse, qui peut être, elle aussi, un argument de séduction. Derrière la mécanique, il y a aussi de l’économie.

Drake – Hold on, we’re going home

Dans la playlist, j’ai choisi la musique de Drake, Hold on, we’re going home. Cette chanson illustre tout à fait le thème A tout vitesse. L’introduction nous plonge dans une ambiance calme, lente, puis l’intrigue centrale s’installe, imposant un nouveau rythme, qui rend sensible la gravité de la situation.

Dans le même temps, pour montrer la tristesse de Drake, on le filme au ralenti. Le montage maintient un jeu permanent entre les scènes au ralenti, et les séquences en temps réel. Ainsi, la violence est filmée et mise en musique dans une sorte de temps réel, tout comme l’image et le rythme s’imposent un tempo ralenti pour illustrer le calme, et la détresse.

Thermitus

Thermitus adopte un angle qui s’éloigne un peu de la musique elle-même pour être attentif, davantage, au clip qui accompagne ce titre de Drake. Et à vrai dire, il a raison de le faire car ce genre musical est héritier des mises en scènes cinématographiques qui ont inspiré les clips vidéo depuis les années 80. Et si ce clip a une dette, c’est autant envers le son produit par le duo Michaël Jackson et Quincy Jones ces années là, qu’envers la façon particulière dont les nuits urbaines, les scènes d’action et les cinématiques automobiles ont été mises en scène par Michael Mann, tout d’abord dans l’icônique série Miami Vice ( Deux flics à Miami en Vf , entre 1984 et 1989), puis dans des chefs d’oeuvre sur grand écran, comme Collateral (2004) ou Heat (1995). Cette série a en effet inauguré un type de séquence très particulier, devenu un archétype dans de nombreux films, mais plus encore dans les clips ou la publicité : sur un fond musical mid-tempo, la caméra traverse une ville, suivant une voiture conduite sans but apparent, multipliant les reflets sur la carrosserie, suivant en plans longs le mouvement automobile, dans un glissement qui ralentit visuellement l’image et désamorce l’effet de la vitesse. Cette errance urbaine est elle-même une pause dans le flux d’un récit plus inquiétant, confrontant truands et policiers autour d’affaires de trafic, ou de rapts. L’impression est esthétiquement très mélancolique et il s’agit d’utiliser la virée automobile comme une forme de méditation intérieure. Une séquence de Miami Vice en particulier, utilisant la construction dramatique du hit de Phil Collins, In the air tonight comme bande originale, constituera dès le pilote de la série une forme de signature sonore et visuelle, influençant encore aujourd’hui la production audiovisuelle, comme on peut le voir dans ce clip de Drake, qui reprend la forme générale du film noir, l’écran en format cinéma, la nuit sombre éclairée par les néons urbains, le rapt de la petite amie, les SUV lustrés, la lingerie, la richesse glamour, l’intervention arme au poing, les codes habituels de ce type de production sont là. Mais on retrouve aussi ces formes typiques, popularisées par Michael Mann, comme le fait que la musique se plie au scénario, étant parfois reléguée au second plan, doublée par les dialogues, pour former en quelques minutes l’équivalent d’un long métrage qu’on aurait découpé pour n’en garder que les scènes significatives.

Et effectivement, comme le remarque Thermitus, le montage joue la carte de la dialectique entre la lenteur des plans et le temps réel de l’action. On pourrait par exemple s’arrêter sur cet effet visuel consistant à utiliser les flashes des fusils automatiques comme stroboscopes découpant visuellement l’image montée en temps réel, morcelée en une succession de plans quasiment fixes. Mais on pourrait aussi être attentif à la façon dont, souvent, l’action est saisie et restituée à vitesse réelle, tandis que la caméra se déplace, elle, dans de lents travellings, injectant du temps long dans l’espace réduit de ce très court métrage. C’est une façon de donner de l’ampleur et de la densité à un contenu qui pourrait sembler, sinon, sonner un peu creux, ou vide.

Et avant de passer à l’autre proposition de Thermitus, pour rendre hommage à celui qui est à l’origine de toute cette imagerie qui fantasme énormément ce genre d’activité nocturne, voici l’instant In the air tonight de Miami Vice, produit par Michael Mann, saison 1, épisode 1, 16 septembre 1984 :

The Weekend – Blinding lights

Autre musique qui pourrait illustrer le thème « A toute vitesse », je proposerais Blinding Lights, de The Weeknd. Dans cette musique on pourra retrouver ce qui peut clairement illustrer la vitesse : une voiture de sport. La voiture est toujours filmée lorsqu’elle est à pleine vitesse, alors que le ralenti retranscrit la sensation d’euphorie, et installe la crainte de l’accident.

Thermitus

Je ne sais pas combien de fois, chaque année, j’inscris sur des copies quelque chose comme « Bonne idée, on regrette du coup qu’elle ne soit pas davantage argumentée ». Et Thermitus me fait le coup ici encore ! L’idée de proposer Blinding lights est d’autant plus intéressante qu’il l’évoque autant pour ce que le titre est, musicalement (et on s’imagine très bien l’intégrer à une playlist destinée à accompagner des trajets nocturnes sur des autoroutes désertes baignant dans la lumière des xénons au bout du capot, et des lampes au sodium dans les lampadaires), que pour l’imagerie qui l’accompagne. The Weekend fait partie de ces artistes qui conçoivent leur musique comme un élément d’un ensemble plus vaste qui comprend, aussi, de l’image en mouvement.

Or, il y a quelque chose de joliment paradoxal à construire une image destinée à être regardée à partir de l’idée d’une lumière aveuglante. Et l’intelligence du clip consiste à saisir la vitesse elle-même comme un principe éblouissant. Ainsi, l’apparition du cabriolet AMG-GT se fait dans la lumière de ses propres phares, vision parasitée par sa vitesse, empêchant d’en capter tout à fait l’image. Ajoutons à cela que le clip tout entier est la mise en scène d’un moment d’égarement psychique, dont on se dit qu’il doit pas mal à la sortie, quelques mois auparavant, de The Joker (le contraste permanent entre le rouge et le vert relève ici carrément de la citation de Todd Phillips par le réalisateur du clip, Anton Tammi ). Dès lors, c’est bien d’aveuglement qu’il s’agit, de bout en bout, et du vertige que provoque la puissance quand elle se présente sous la forme grisante d’une véritable voiture de sport, d’une gigantesque cité dont les avenues s’offrent au pied droit sur la pédale d »accélérateur, et d’un titre pop synthétisant absolument tout ce que ce genre musical sait faire de plus efficace depuis les années 80.

Ici encore, la musique se met au service de l’image, celle-ci imposant sa loi, et déformant le tempo quand l’hybris généralisée – dont on ne sait plus trop si c’est elle qui coule dans les veines du conducteur, ou si c’est lui qui coule dans les artères de la ville – s’empare de l’image, du mouvement et de la musique elle-même.

Il y a un autre vertige dans Blinding Lights : si tout le monde a cet air en tête, c’est qu’il a servi de bande originale à une campagne publicitaire vantant les mérites d’un SUV Mercedes mû par l’électricité. Et ici encore, c’est un univers complet que construit The Weeknd, puisqu’il apparaît en personne dans le spot publicitaire, ainsi que dans une version longue de celui-ci, qui se présente presque comme un clip alternatif, plus consensuel évidemment, puisqu’il s’agit de rendre raisonnable la pulsion de mouvement qui est l’une des origines de la passion pour l’automobile. Il y aurait énormément à dire à propos de ce film publicitaire, mais comme on a déjà pas mal analysé ce genre d’objet pendant l’année, on laissera chacun être tout d’abord fasciné par ce montage, avant de construire par soi-même un discours critique à son sujet ! Concluons donc, simplement, sur cette dernière observation : la démesure, l’hybris que met en scène le clip de Blinding Lights est aussi la mise en scène d’une société de consommation devenur totalement ivre d’elle-même.


Envie de participer ?

Faites des propositions en utilisant les commentaires, tout en bas de cette page, je les intégrerai à la liste. Celle-ci est loin d’être exhaustive !


1 – Petite note au passage : si certains se demandent à quoi ça peut servir, de suivre un peu les cours de français, puis ceux de culture générale, le clip de S-Line le montre un peu cruellement : ça sert à éviter de publier un clip visible par le monde entier, dont les sous-titres sont littéralement bourrés de fautes d’orthographe ! Et ça sert aussi à écrire des dialogues un tout petit peu plus inspirés que ce que propre Taxi 5.

Mais ça, Selma qui a proposé ce titre n’y est strictement pour rien !

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