Contrôle continu

Il y a quelques jours, en faisant quelques recherches sur le concept même de confinement, je m’apercevais que dans sa traduction anglaise, Gilles Deleuze parle de « confinement« , et ce mot dans cette édition traduit le mot français « enfermement« .  Il me semblait dès lors intéressant de creuser un peu ce filon, et de revenir au texte français, édité en 1990. Et il s’avère qu’il est d’une troublante actualité, et ce pour de multiples raisons ; et bien entendu, comme chaque fois que la philosophie est d’actualité, c’est précisément parce qu’elle est, en fait, inactuelle.

Au passage, dans l’esprit de continuité pédagogique qui ne manque pas de nous animer ces jours-ci, et en essayant de faire partie de ces forces vives de la Nation apprenante, on trouvera là de quoi alimenter ses connaissances à propos de parties du programme importantes, telles que la Société et l’Etat, la Vérité, ou l’Art.

Mais on peut aussi penser, et lire, librement.


Alors voici :

Au vingtième siècle, Michel Foucault mène une analyse précise, incroyablement documentée, méticuleuse, de ce mode de mise en œuvre du pouvoir politique, peu perceptible parce qu’elle n’a pas une forme classique, qu’il appelle la société de discipline. Elle est particulièrement caractérisée par des formes architecturales précises, qui visent à enfermer tout en exposant à la vue, formes qu’on retrouve, semblables, dans l’architectures des prisons, des casernes, des aéroports, des hôpitaux, des grands ensemble d’habitation collective (barres, tours, « quartiers »), des écoles, lycées, universités, ou même des villes nouvelles, à l’américaine (on peut penser au plan orthonormé de New-York, formé par des pavés d’immeubles intégralement vitrés). Son mode de mise en œuvre du pouvoir politique privilégié, c’est l’enfermement.

A sa suite, Gilles Deleuze observe un glissement de ces sociétés disciplinaires à ce qu’il appelle des sociétés de contrôle. Au lieu de l’enfermement, elles sont caractérisées par le « contrôle continu » et la « communication instantanée ».

Forcément, en lisant ces mots, et en pensant cette distinction au début du printemps en 2020, on se dit qu’on est en train de vivre la superposition de ces deux formes de pouvoir politique : l’enfermement, le contrôle continu et la communication instantanée, tout ça en même temps. Comme s’il s’agissait de ce moment où, après une opposition entre deux énergies divergentes, on atteignait le point où tout se synthétise.

Il semblait donc intéressant de lire celui qui, au printemps 1990, pensait déjà les institutions en crise, l’école qui ne se fait plus à l’école et devient une « continuité », et s’en inquiète justement. Vous verrez, dans quelques jours on parlera du bac évalué sous la forme d’un « contrôle continu ». Sur le moment, vous vous en réjouirez sans doute, puis vous vous souviendrez de ce texte, tiré d’un dialogue entretenu entre Gilles Deleuze et un autre penseur, Toni Negri, et vous verrez que l’expression « contrôle continu » sonnera en vous d’une façon pas si réjouissante que ça. Et cette réjouissance fait, elle aussi, partie des dispositifs de contrôle continu de la population.

« C’est certain que nous entrons dans des sociétés de « contrôle » qui ne sont plus exactement disciplinaires. Foucault est souvent considéré comme le penseur des sociétés de discipline, et de leur technique principale, l’enfermement (pas seulement l’hôpital et la prison, mais l’école, l’usine, la caserne)[1]. Mais, en fait, il est l’un des premiers à dire que les sociétés disciplinaires, c’est ce que nous sommes en train de quitter, ce que nous ne sommes déjà plus. Nous entrons dans des sociétés de contrôle, qui fonctionnent non plus par enfermement, mais par contrôle continu et communication instantanée. Burroughs en a commencé l’analyse. Bien sûr, on ne cesse de parler de prison, d’école, d’hôpital : ces institutions sont en crise. Mais, si elles sont en crise, c’est précisément dans des combats d’arrière-garde. Ce qui se met en place, à tâtons, ce sont de nouveaux types de sanctions, d’éducation, de soin. Les hôpitaux ouverts, les équipes soignantes à domicile, etc., sont déjà apparus depuis longtemps. On peut prévoir que l’éducation sera de moins en moins un milieu clos, se distinguant du milieu professionnel comme autre milieu clos, mais que tous les deux disparaîtront au profit d’une terrible formation permanente, d’un contrôle continu s’exerçant sur l’ouvrier-lycéen ou le cadre-universitaire. On essaie de nous faire croire à une réforme de l’école, alors que c’est une liquidation. Dans un régime de contrôle, on n’en a jamais fini avec rien. Vous-même[2], il y a longtemps que vous avez analysé une mutation du travail en Italie, avec des formes de travail intérimaire, à domicile, qui se sont confirmées depuis (et de nouvelles formes de circulation et de distribution des produits). A chaque type de société, évidemment, on peut faire correspondre un type de machine : les machines simples ou dynamiques pour les sociétés de souveraineté, les machines énergétiques pour les disciplines, les cybernétiques et les ordinateurs pour les sociétés de contrôle[3]. Mais les machines n’expliquent rien, il faut analyser les agencements collectifs dont les machines ne sont qu’une partie. Face aux formes prochaines de contrôle incessant en milieu ouvert, il se peut que les plus durs enfermements nous paraissent appartenir à un passé délicieux et bienveillant. La recherche des « universaux de la communication »[4] a de quoi nous faire trembler. Il est vrai que, avant même que les sociétés de contrôle se soient réellement organisées, les formes de délinquance ou de résistance (deux cas distincts) apparaissent aussi. Par exemple les piratages ou les virus d’ordinateurs, qui remplaceront les grèves et ce qu’on appelait au XIX° siècle « sabotage » (le sabot dans la machine). Vous demandez si les sociétés de contrôle ou de communication ne susciteront pas des formes de résistance capables de redonner des chances à un communisme conçu comme « organisation transversale d’individus libres ». Je ne sais pas, peut-être. Mais ce ne serait pas dans la mesure où les minorités pourraient reprendre la parole[5]. Peut-être la parole, la communication, sont-elles pourries. Elles sont entièrement pénétrées par l’argent : non par accident, mais par nature. Il faut un détournement de la parole. Créer a toujours été autre chose que communiquer. L’important, ce sera peut-être de créer des vacuoles[6] de non-communication, des interrupteurs, pour échapper au contrôle.

Gilles Deleuze ; Pourparlers, Ed. de minuit, 1990 ; p. 236sq


[1] Michel Foucault est effectivement un des penseurs, français, qui a le plus consacré d’effort de pensée à réfléchir à la façon dont le pouvoir s’exerce dans les sociétés modernes. Il les a décrites comme des sociétés de la discipline, qui utilisaient entre autres, mais avec un haut degré d’efficacité, l’architecture comme moyen de contrôle : « la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux, qui tous ressemblent aux prisons » (Surveiller et Punir). Deleuze reprend ici cette analyse, et la pousse un peu plus loin, pour passer du concept de société disciplinaire à celui de société de contrôle.

[2] Gilles Deleuze s’adresse ici à Toni Negri, qui l’interviewe, et cet autre penseur a lui aussi travaillé les mêmes concepts dans son propre pays, l’Italie.

[3] On retrouve ici, figurées par les types de machine qui leur sont spécifiques, les trois grandes formes de pouvoir distinguées par Deleuze : Le pouvoir souverain est lié aux machines au sens le plus classique de ce terme (l’horloge, le métier à tisser, la machine militaire classique (la catapulte par exemple)), la société disciplinaire est liée à la machine de production d’énergie (la centrale électrique, la raffinerie de pétrole), la société de contrôle est liée aux ordinateurs. Mais en 1990, internet n’existe pas, il faut évidemment l’ajouter comme machine de contrôle, ainsi que l’ensemble des réseaux de données dont la pièce maîtresse est, je suis désolé de le rappeler (et ça me désole aussi, évidemment), le smartphone.

[4] Les universaux sont, depuis Aristote, des outils conceptuels recherchés et utilisés en philosophie pour réussir à penser de façon commune ce qui est particulier. Par exemple, plutôt que parler de tel et tel être humain, on parlera d’humanité, qui est le principe global qui fait que chaque être humain est humain, au-delà de ses particularités. L’humanité est un universal (à ceci près que ce mot, en fait, n’existe pas au singulier). Les « universaux de la communication » seraient donc des outils conceptuels, des formes, qui s’appliqueraient universellement afin de permettre à des interlocuteurs désireux de se mettre d’accord, d’aboutir à un consensus. Deleuze fait ici référence aux recherches de Jurgen Habermas dans sa Théorie de l’agir communicationnel, et je vous propose, tout simplement, de résumer ça de la façon suivante : Jurgen Habermas cherche à trouver les conditions d’une communication qui puisse aboutir à un consensus, c’est-à-dire à un accord universel. Pour cela, il faut établir des normes universelles de la communication, qu’on peut appeler aussi des « universaux de la communication ». Habermas vise un discours universel, et donc unique. Deleuze, lui, privilégie la possibilité d’une multiplicité, et même d’un foisonnement. Il ne peut donc voir dans le projet de Habermas qu’une menace. On ne peut pas réduire ce projet à ce que nous appelons aujourd’hui la « pensée unique », mais on peut considérer que son objectif consistait bien dans l’établissement, dans la recherche de la vérité, d’un « discours unique ».Or, dans un monde devenu pur flux de communication, il y a un risque important à voir s’imposer un discours unique, reconnu par tous comme véridique, et auquel on ne puisse plus répondre ni faire d’objection, parce qu’il relèverait de l’évidence.

[5] Dans ce qui suit, Deleuze fait un intéressant parallèle entre la parole et l’argent, affirmant que la parole et la communication ont été entièrement pénétrées par l’argent. Au premier abord, on pourrait se dire, en écoutant la parole politique, qu’elle ne parle finalement que d’économie, et ce serait là une première compréhension, pas fausse, de ce parallèle. Mais on peut aller un peu plus loin : ce qui fait la valeur de l’argent, c’est le crédit qu’on lui donne. Quand on tend un billet de 10€ pour payer ses courses, le marchand le prend parce qu’il croit qu’il vaut réellement 10€, et qu’il pourra l’échanger à son tour contre d’autres marchandises. Essayez de payer avec un billet de Monopoly, vous comprendrez tout de suite qu’il n’y a aucune croyance en la valeur de cette monnaie, en dehors de l’espace réduit du jeu lui-même. L’argent du Monopoly permet d’acheter un hôtel rue de la Paix, mais il ne permet pas d’acheter une baguette à la boulangerie. Dans la sphère de la stricte communication, la parole présente la même caractéristique : elle n’a de valeur qui si on croit  en son aptitude à dire la vérité. Parole et argent sont deux domaines régis par les règles du crédit, c’est-à-dire de la croyance qu’on a, ou pas, en eux. Deleuze, de toute évidence, préfère le mouvement qu’inaugure et qu’entretient le doute.

[6] Ah ! Parfois Deleuze fait ce genre de choses : il utilise des concepts tirés de sciences (souvent, comme ici, la biologie), et il les utilise à l’intérieur de textes philosophiques. Et souvent, même la définition de ces termes n’aide pas beaucoup pour comprendre son propos. Vous voici donc, comme moi, devant une incompréhension. Partons donc plutôt d’une définition simple de la vacuole, telle qu’on la trouve dans le Robert : c’est une petite cavité, comme une grotte, mais à l’échelle des cellules biologiques. Une « vacuole de non-communication »,  ce serait comme une parenthèse dans le flux d’information. Dans l’usage de la parole, ce pourrait être un discours, un propos, un agencement de mots qui n’aurait pas pour but de communiquer, et qui ne chercherait surtout pas à être définitif, à ne susciter aucune réponse. La fonction poétique du langage donne une idée de ce que pourrait être ce genre de petit refuge : quand Paul Eluard écrit « La Terre est bleue comme une orange », il extrait les mots hors de leur usage « communicationnel ». Il leur donne une autre puissance, qui ne peut pas s’évaluer selon les normes du « vrai », ou du « faux ». Le propos, ici, se situe au-delà de la vérité sur laquelle on pourrait se mettre d’accord.
Ce n’est donc pas un hasard si Deleuze évoque, dans la phrase précédente, la puissance de la création. Créer, ce n’est justement pas faire consensus. Or, le consensus, l’accord de tous autour d’un discours commun, c’est ce que vise la société de contrôle, ce qu’elle essaie de produire par le bain dans la communication. Créer, c’est échapper au contrôle, puisque c’est agir selon des normes qui n’existent pas encore, et en proposer de nouvelles, qui sont assez puissantes pour s’imposer d’elles-mêmes. Créer, c’est se libérer. Et le contrôle continu, c’est précisément ce contexte qui ne laisse personne suffisamment autonome pour être l’auteur de son geste, de son propos, de ses actes. Il y a donc dans la création une forme de résistance au pouvoir tel qu’il s’exerce.
Si on voulait creuser cette perspective, comme on creuse un terrier pour s’y réfugier, on pourrait regarder et écouter la conférence que Gilles Deleuze prononça à la FEMIS sur la création, ou lire la réflexion menée par Hakim Bey sur ce qu’il appelle les Zones d’autonomie temporaires, dans son petit livre TAZ.


Et voici le même document, téléchargeable en format .pdf :

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